Pendant qu'Ellénore s'armait de toutes les forces de sa raison et de son esprit contre Adolphe, celui-ci réfléchissait sur le triste effet produit par le souvenir de madame de Seldorf.

Ce malheureux Garat, pensait-il, vient de détruire par un seul mot le fruit de toutes mes peines, l'espoir de tous mes plaisirs! Il n'est rien comme l'innocente main d'un ami pour vous porter un coup mortel. Que faire maintenant pour réparer cette gaucherie funeste?… Ah! quelle fatalité! jamais elle ne m'avait souri avec tant de bienveillance; jamais, après m'avoir lu, elle ne s'était montrée moins offensée de mon audace; j'étais peut-être au moment d'obtenir, non pas un aveu, car elle mourrait plutôt que d'avouer qu'elle m'aime, mais une de ces injures ravissantes qui prouvent son dépit contre sa faiblesse et m'autorise à lui parler de mon amour; jamais les circonstances n'avaient été plus propices: le monde l'accable de la plus injuste rigueur, c'est à qui lui donnera le nom le plus flétrissant; j'avais mille occasions de prendre son parti, de me faire tuer pour elle, et voilà qu'un seul mot, une sotte réflexion renverse mon beau château en Espagne, et la rend à toute sa haine pour moi! Par quel sacrifice, par quel acte de dévouement puis-je la ramener? la convaincre de ma passion? Car je le sens, ce que j'ai cru longtemps être une simple préférence, un défi d'amour-propre, est devenu un sentiment impérieux. Je ne fais, je ne dis plus rien que pour m'attirer un regard courroucé, un mot offensant de sa belle bouche. A défaut de mieux, je préfère ses refus à tout ce que la femme la plus séduisante voudrait bien m'accorder. Ah! mon Dieu! que je souffre à la seule pensée de perdre sa haine!…

Par suite de cet examen de coeur, Adolphe se décida à tout braver pour dissiper l'impression qu'Ellénore s'efforçait vainement de dissimuler. Il vint se placer derrière le fauteuil qu'elle occupait auprès de la cheminée, et lui dit à voix basse:

—Si l'on vous jurait, sur tout ce que vous inspirez, que l'allusion de
Garat n'est plus vraie?

—Je ne le croirais pas, répondit sèchement Ellénore.

—C'est trop me flatter. Je n'ai pas une constance à toute épreuve, et par malheur une amitié fondée sur l'admiration ne me sauve pas d'une adoration exaltée. Que faut-il faire pour vous prouver cette vérité?

—Rien.

—Quoi! pas même une mauvaise action?… Une rupture éclatante…

—Je vous le défends.

—Ah! vous commandez!… c'est reconnaître votre puissance, je vous en avertis. Eh bien, soit, on vous obéira, mais à une condition pourtant.