—Vous vous trompez, reprit-il, je ne puis regretter un succès impossible, à moi, du moins, qui ne voudrais changer que pour être mieux, et non pour remplacer le gouvernement pitoyable du directeur Barras par le despotisme du dictateur Bonaparte.

—Alors pourquoi vous inquiéter autant des événements auxquels vous ne voulez pas prendre part?

—On n'a pas besoin d'être acteur dans un drame pour s'y intéresser; et vous-même, madame, vous avez prouvé plus d'une fois qu'on pouvait s'animer vivement pour des intérêts politiques étrangers aux siens.

—Cela est vrai, mais c'est un travers dont j'espère me corriger, et j'exige que vous m'y aidiez. Être tout seul à combattre pour la liberté dans un pays qui n'en veut pas, est une duperie ridicule. Je commence à me lasser des sentiments patriotiques qui m'ont été transmis comme un héritage, et que j'ai adoptés dès que j'ai pu réfléchir sur les hautes pensées dont ils dérivent et sur les belles actions qu'il inspirent. Les scènes cruelles qui ont déshonoré la révolution française n'étant que de la tyrannie sous des formes populaires, n'avaient diminué en rien mon culte pour la liberté. Mais cette soumission aveugle d'une nation éclairée pour un gouvernement faible et arbitraire, pauvre et dissipateur, grossier et immoral, a découragé ma constance, et je suis décidée à ne plus m'occuper du sort de ces aimables Français dont j'aime tant la conversation et que le ciel a doués de tous les genres d'esprit, excepté de l'esprit national.

—Le parti est fort sage, mais vous ne le suivrez pas plus que moi; il est de la nature des âmes généreuses de se prendre d'amour pour le bien public, en dépit de tous les maux attachés à cette belle passion. On s'ordonne beaucoup de vertus par calcul, par expérience ou par religion; l'amour-propre même en crée souvent; mais on a beau se la commander, on ne se fait point d'indifférence. Voir la nation la plus brave, la plus intelligente de l'Europe, courir au-devant de toutes les dominations, même les plus vulgaires, plutôt que de rester maîtresse d'elle-même, sera toujours une douleur pour vous, et une douleur que vous ne pourrez vous empêcher d'exprimer avec toute votre éloquence; sorte de crime toujours puni par les autorités régnantes, quelle que soit l'indulgence de leur despotisme.

—Y pensez-vous!… c'est me prédire de longues persécutions, et il y a de la barbarie à menacer les imaginations faibles des malheurs qui les attendent.

—Oui, quand on ne doit pas les partager, dit Adolphe d'un accent triste et doux qui pénétra jusqu'au fond du coeur de madame de Seldorf.

Cette conversation avait lieu en présence d'un vieil ami de la baronne, d'une gouvernante tenant endormi sur ses genoux le plus jeune des enfants de madame de Seldorf, et, dans une berline que six chevaux entraînaient vers la frontière.

Comme ceux que le mouvement emporte, que le voyage distrait en dépit de leur préoccupation, sont beaucoup moins à plaindre, quelque soit leur chagrin, que les malheureux dont l'existence immobile éternise les regrets, nous reviendrons à Ellénore.

XIX