—Je n'en resterais pas moins de mon avis.
—Quel dommage qu'il soit parti! nous aurions été témoins d'un combat ravissant!
—Parti!… répéta machinalement Ellénore.
Puis, croyant avoir mal entendu, elle s'appliqua à écouter plus attentivement la conversation.
—Oui, tous deux aussi spirituels, aussi entêtés l'un que l'autre, se seraient battus à coups de Corneille et de Schiller, et nous aurions eu les profits de la bataille, dit Garat; car lorsque de semblables lances se croisent, il en jaillit toujours beaucoup d'étincelles.
—Ah! nous sommes un peu blasés sur ce plaisir-là, dit Lemercier. Madame de Seldorf, qui aime toutes les discussions, n'a pas manqué de nous offrir souvent l'occasion de guerroyer chacun pour nos idoles. Elle a dû être contente l'autre jour. C'était la veille de son départ pour la Suisse; elle avait réuni à dîner plusieurs des amis que son absence afflige. On était triste, la conversation languissait, elle imagina de la porter sur le drame nouveau et de m'exciter à médire de cette production germanique, pour forcer Adolphe à rompre le silence. Il avait de l'humeur; il a soutenu son opinion avec une sorte de violence qui m'a donné de l'avantage sur lui. Cependant je commençais à m'étonner et à me lasser des épigrammes dont il lardait son plaidoyer en faveur des Allemands, lorsque madame de G…, qui était placée à côté de moi, m'a dit à voix basse: «Vous voyez bien que le pauvre homme n'a pas sa tête. Ne prenez pas garde à ce qu'il dit; à la veille d'un départ, on n'a pas l'esprit libre.» Alors j'ai compris ce que je devais accorder aux agitations trop douces ou trop cruelles attachées à l'honneur de suivre madame de Seldorf dans son voyage.
A ces mots, madame Talma fixa ses yeux sur Ellénore; elle la vit pâlir et s'appuyer sur les bras de son fauteuil comme si elle allait se trouver mal; mais, en pareilles circonstances, les évanouissements si communs dans les romans, sont rares dans le monde, où la crainte de laisser voir le réel de son émotion donne presque toujours la force de la vaincre.
La fierté, l'indignation vinrent au secours d'Ellénore. C'était déjà se venger que de paraître insensible au coup qui la frappait; et elle fit bonne contenance.
En la voyant ainsi immobile, le visage altéré, mais calme, madame Talma pensa qu'Adolphe, traître à son serment, n'avait pu quitter Ellénore sans lui écrire. Elle voulut éclaircir ce soupçon, et profita de l'arrivée d'une visite pour s'approcher de madame Mansley, qui, plongée dans une sorte de torpeur, ne s'aperçut pas de sa démarche, et n'entendit rien des premiers mots qu'elle lui adressa.
—Pauvre amie! dit alors madame Talma en posant sa main sur le bras d'Ellénore, vous souffrez…