—Non; elle a bien une passion malheureuse, mais personne n'en est l'objet.
—Serait-elle avare? demanda madame de Condorcet.
—Plût au ciel! On aurait un moyen sûr de la séduire, mais il n'est au pouvoir de qui que ce soit de satisfaire son ambition. Elle est à la poursuite d'un bien qu'on usurpe souvent, mais qu'on ne rattrape jamais; elle a la manie de la considération, et vous comprenez qu'on n'y arrive guère par le chemin qu'elle a pris, ou plutôt en sortant du gouffre où le sort l'a jetée. Mais le ciel s'amuse souvent à déjouer l'effet de tous ses dons par un goût désordonné pour l'impossible. Voyez plutôt madame de Seldorf, toute l'Europe est aux pieds de son esprit; on va jusqu'à parler de son génie. Eh bien, cela ne lui suffit pas, elle veut qu'on la trouve belle.
III
Au nom de madame de Seldorf, Adolphe fit un mouvement qu'il réprima aussitôt, se promettant de venger plus tard la baronne d'un reproche malheureusement trop bien fondé; il eut recours à l'influence qu'il exerçait à volonté sur la conversation, et l'amena sur le burlesque des métiers adoptés par plusieurs des victimes de la Révolution pour se soustraire à la misère.
Il parla du comte de R…, qui donnait des leçons de guitare sans savoir une note de musique; de la marquise de F…, qui tenait une pension bourgeoise où les hommes dînaient gratis, et ne payaient que le souper, et il finit par demander au vicomte si son commerce de vieux meubles était aussi lucratif.
—Il devient chaque jour meilleur, répondit M. de Ségur sans se déconcerter, surtout depuis que nos parvenus tournent à l'aristocratie: ils veulent tous des meubles d'émigrés, et nous savent très-bon gré de les avoir sauvés de leur propre pillage. J'ai vendu ce matin à mon ancienne fruitière un meuble complet tout en damas jaune, et qui figurera merveilleusement dans le grand appartement qu'elle vient de louer sur les boulevards, pour y recevoir ce qu'elle appelle sa compagnie; elle compte y donner de beaux bals, suivis d'excellents soupers, le tout payé avec les bénéfices des petits accaparements de grains tentés par son mari avec beaucoup de succès. Ah! c'est une femme de joyeuse humeur, et pas du tout fière, car elle m'a invité à son prochain bal.
—Et vous irez?
—Pourquoi pas? Je suis sûr de n'y être pas connu, et je ne suis pas fâché de voir comment ce monde-là s'amuse.
—Mais vous lui ferez, je pense, le sacrifice de vos ailes de pigeon poudrées à frimas, dit madame de Condorcet.