—C'en est trop, vous ne pouvez partager plus longtemps les avanies dont on m'accable; vous avez beau savoir que je ne les mérite pas, comme cette vérité est impossible à prouver, l'honneur ne vous permet pas d'en affronter la honte. D'ailleurs, vous ne sauriez exiger que je reste plus longtemps dans un pays où je ne puis faire un pas sans rencontrer une personne qui se croie le droit de me mépriser. Mon courage est à bout. Tant que la méchanceté ne s'est portée que sur la partie romanesque de ma vie, sur ces mystères d'amour qui, n'étant jamais bien connus, peuvent être calomniés sans conséquence, je l'ai subie avec résignation; mais aujourd'hui qu'elle attaque ma loyauté, mon caractère dans ce qu'il a de plus honorable, la révolte devient un devoir. Adieu! Ne cherchez pas à me retenir.
—Quoi! vous voulez fuir au moment de combattre!… avant d'avoir terrassé vos ennemis par la force de vos armes! avant d'avoir prouvé à tous la vérité qui doit les faire rentrer sous terre! Et vous me supposez assez faible, assez lâche pour vous laisser accomplir cette fuite: mais songez donc qu'elle confirmerait tous les soupçons qui nous indignent; qu'en dédaignant de vous justifier, vous affermissez la calomnie.
—Que m'importe l'opinion de gens que je méprise!
—Mais cette opinion, injuste, atroce, entraîne celle des honnêtes gens.
Et celle-là vaut la peine qu'on y sacrifie quelque chose.
—Rien ne peut plus me la ramener, vous dis-je; égarée par les apparences les plus prestigieuses, l'opinion me sera éternellement contraire. Elle me disputait déjà l'estime qu'on doit au malheur; elle m'accable aujourd'hui de la flétrissante colère due à la trahison. Je n'ai plus rien à en redouter. Qu'elle poursuive le cours de ses injustices; mais que je ne sois plus là pour recevoir toutes les insultes de la haine, pour tendre ma poitrine à tous les poignards de la calomnie.
En cet instant, madame Delmer entra sans se faire annoncer. Elle venait prévenir Ellénore, que leur ami commun, M. Duchosal avait à lui parler d'une chose importante, et qu'il la priait de le recevoir dans la matinée.
—Vous savez, ajouta madame Delmer, qu'il est lié avec le ministre de la police, avec ce Fouché qui, après avoir fait tuer tant de monde à Lyon et à Paris, a bien voulu épargner le père de Duchosal; en reconnaissance de ce bienfait, notre ami le voit souvent; et se fait un droit de cette intimité pour lui demander beaucoup de grands et de petits services; c'est sans doute pour vous offrir son intercession auprès du ministre qu'il désire vous voir. Ne le refusez pas; le sort de M. de Montévreux dépend peut-être de cette démarche.
Madame Delmer accompagna cette recommandation de toutes les preuves d'un vif intérêt pour Ellénore.
—Vous le voyez, dit M. de Savernon d'une voix attendrie, tout le monde ne partage pas l'opinion qui vous révolte; et peut-être de semblables amitiés devraient-elles vous rendre plus forte contre les injures des indifférents.
—Vous avez raison, reprit Ellénore en serrant la main de madame Delmer. Mais ces injures, j'y serais moins sensible, si vous n'en aviez pas votre part; car c'est mettre votre dévouement à une trop grande épreuve que de vous obliger à combattre sans cesse pour ma cause. Elle a beau être juste, elle ne le paraît pas, et vous feriez mieux de…