—C'est l'heure du conseil.
—J'y vais, répondit Fouché. Pardon, citoyenne, de vous quitter ainsi, ajouta-t-il en se levant, mais un devoir impérieux m'appelle aux Tuileries. J'aurais désiré m'y rendre muni des renseignements que vous auriez pu me donner, et, par conséquent, plus en état d'agir en faveur des gens qui vous intéressent; mais, loin d'imiter votre manque de confiance, je vous dirai que leur sort à tous, à commencer par celui de l'émigré trouvé chez vous, dépend de votre discrétion à ne pas parler de cet entretien, et de votre complaisance à nous faire connaître l'asile où se cache l'ex-duchesse de Montévreux.
En finissant ces mots, Fouché offrit sa main de la façon la plus galante à madame Mansley, pour la reconduire jusqu'à sa voiture, et ils se séparèrent fort mécontents l'un de l'autre.
XXIII
Avant de retourner dans sa retraite à la campagne, Ellénore alla voir madame Talma, qui était souffrante; elle la trouva seule avec le vicomte de Ségur, et tous deux dans une grande agitation.
—C'est le ciel qui nous l'envoie, s'écria madame Talma en apercevant
Ellénore; nulle ne peut mieux qu'elle…
—Prenez garde, interrompit brusquement le vicomte, rappelez-vous tout ce qui s'est passé entre elles deux…
—C'est parce que je m'en souviens, reprit madame Talma, que je réponds de sa prudence comme de sa générosité. Apprenez, chère amie, que par suite d'une de ces confiances absurdes qu'ont tous les conspirateurs royalistes, la duchesse de Montévreux se trouve horriblement compromise dans cette affaire d'assassinat, qui, véritable ou imaginée par Fouché pour faire sa cour à Bonaparte, n'en sera pas moins fatale à ceux qui s'en seront mêlés. On a beau répéter à ces malheureux émigrés que leur cause est perdue, qu'ils sont entourés de piéges et d'agents de police qui n'ont d'autre mission que de les y faire tomber, ils s'obstinent à croire que le peuple de Paris soupire après le retour des princes, et qu'en tuant l'idole de l'armée, rien ne s'opposerait au rétablissement de cet ancien régime dont ils étaient le plus bel ornement.
»Dans cette croyance, tout ce qui vient leur parler de servir leurs projets insensés est accueilli d'eux comme le Messie. Ils ne supposent pas que la police elle-même puisse avoir l'inconvenance de venir, au nom de leur roi, leur proposer d'entrer dans un complot tendant à renverser la République; et ils se livrent en toute confiance à ces rusés mouchards, qui commencent par les engager à rentrer en France sans prendre aucune des précautions qu'exigerait leur sûreté; enfin, qui les encouragent si bien dans leur folie, en leur persuadant qu'elle trouvera ici mille complices contre un ennemi, que, dans leur crédulité d'enfant, ils conspirent tout haut et s'écrivent ce qu'ils font, ce qu'ils veulent, ce qu'ils espèrent avec une naïveté digne de leur politique. Eh bien, c'est une de ces lettres écrites par la duchesse de Montévreux, et que nous savons être entre les mains de Fouché, qui plonge tous ses amis dans l'état où vous voyez la pauvre vicomte. Il sait de bonne part que le ministre a juré à Bonaparte, non pas sur son honneur, ce qui n'aurait pas grand poids, mais sur sa vie, qu'il lui livrerait avant huit jours tous les complices d'Aréna; qu'ils étaient tous connus de la duchesse de Montévreux, et que, dès qu'il se serait emparé d'elle, il tiendrait tous les fils de la conspiration, ce qui n'est pas vrai; car la pauvre femme, en travaillant pour le retour des princes, ne se doutait pas que l'on voulût procéder par assassinat. Mais comme ce fait est difficile à constater, si Fouché la découvre, il ne lui fera pas grâce. Ce qui achève de désespérer ses amis, c'est l'impossibilité où se trouve la duchesse de rester plus longtemps cachée dans la chambre qu'habite son ancienne femme de charge, rue de la Harpe, n°…
—Ah! ne me le dites pas, s'écria Ellénore, en cédant à un mouvement involontaire.