Déjà les branches atteignent les cieux des années patriarcales sans qu’aucune racine soit desséchée en ce chêne géant de la terre, gonflé de sève jusqu’à la dernière fibre. L’œil reste perçant jusqu’à l’heure de la mort : quand Tolstoï est à cheval, son regard curieux voit l’insecte le plus minuscule ramper sur l’écorce des arbres, et il n’a pas besoin de lunette pour suivre le vol du faucon. Il garde l’oreille fine et ses narines larges, presque animales, absorbent toute volupté : une sorte d’ivresse saisit toujours le vieillard à barbe blanche lorsque, dans ses promenades printanières, soudain il aspire la forte odeur de fumier mêlée à la senteur de la terre qui se dégèle et il perçoit encore distinctement dans son souvenir quatre-vingts printemps du temps passé, chacun mettant son élan particulier, son premier jet de vapeurs dans ces bouffées d’un unique parfum ; la sensation qu’il éprouve est si vive, si émouvante que soudain ses paupières se mouillent.
Ses jambes nerveuses de chasseur, dans des bottes de paysan d’un poids énorme, arpentent en tous sens le sol humide ; sa main sûre n’a pas le tremblement des vieillards ; l’écriture de sa lettre d’adieux présente encore les grands traits et les jambages enfantins de ses jeunes années. Son esprit, lui aussi, se conserve aussi magnifiquement intact que ses tendons et ses nerfs : dans la conversation, il est brillant, étincelant, surpasse les autres ; sa mémoire, d’une précision effrayante, retient jusqu’aux moindres détails. Rien n’échappe à son souvenir ; aucun relief n’est émoussé ou effacé par la dure râpe des années ; à chaque contradiction la colère fait trembler encore les sourcils du vieil homme, un rire sonore arrondit sa lèvre, sa langue est féconde en images originales, le sang, toujours chaud, demande à se satisfaire. Lorsque, dans une discussion sur La Sonate à Kreutzer, quelqu’un objecte au septuagénaire qu’à son âge il est facile de renoncer à la sensualité, voici que l’œil du vieillard noueux jette des éclairs de fierté et de colère : « C’est faux », dit-il, « la chair est encore puissante, j’ai encore à lutter ».
Seule, une vitalité aussi indéfectible explique son infatigable puissance créatrice, qui ne se flétrit jamais : il n’y a pas une seule année qui soit restée stérile, dans les soixante ans de son labeur mondial. Jamais cet esprit ne se repose, cette sensibilité merveilleusement éveillée et assise ne s’endort ou ne somnole. Tolstoï, jusqu’au plein de sa vieillesse, ne connaît pas ce que c’est qu’être réellement malade ; la lassitude n’entame jamais sérieusement cet ouvrier qui travaille dix heures par jour ; ses sens toujours dispos n’ont pas besoin du coup de fouet des excitants, vin ou café, ni de s’échauffer avec de l’alcool ou de la viande ; ses sens, disciplinés, sont si sains, si joyeusement prompts à l’attaque, si élastiquement tendus et si pleins d’énergie intense que le moindre contact les fait vibrer et qu’une goutte suffit à les faire déborder. Sa massive santé ne l’empêche pas d’avoir l’épiderme sensible (comment serait-il artiste, s’il n’avait pas cette irritabilité extrême ?). Il ne faut toucher qu’avec prudence le clavier de ses nerfs essentiellement sains, car précisément la véhémence de leur réaction rend toute émotion dangereuse.
C’est pourquoi (comme Gœthe et comme Platon) il craint la musique, car elle excite trop fortement les vagues profondes et mystérieuses de son sentiment ; elle attaque trop violemment le nerf de sa passion tout gonflé du sang de sa vitalité. « Elle agit sur moi d’une manière terrible », déclare-t-il ; et, en fait, tandis que sa famille est assise autour du piano, à écouter nonchalamment, aimablement, la musique, les narines de Tolstoï commencent à frémir redoutablement. Ses sourcils se contractent, en posture de défense ; il éprouve « une étrange pression au cou » et, soudain, il se détourne brusquement et gagne la porte, car les larmes jaillissent de ses yeux. « Que me veut cette musique ? » dit-il une fois, tout effrayé de sa propre victoire. Il sent qu’elle veut quelque chose de lui, qu’elle menace de lui dérober ce qu’il est résolu de ne jamais livrer ; quelque chose qu’il tient caché tout au fond de l’armoire secrète des sentiments, et, voici qu’il se produit en lui une puissante fermentation, un jaillissement qui menace de franchir les digues.
On ne sait quoi de tout-puissant, dont la force et l’outrance lui font peur, commence à s’agiter ; malgré lui, il se sent au plus profond de son être saisi par la vague de la sensualité et entraîné à la dérive. Mais il hait (ou il craint), — à cause de cette outrance, qui, probablement, n’est connue que de lui-même, — sa propre sensualité. C’est pourquoi il poursuit aussi « la » femme d’une haine d’anachorète, d’une haine qui n’est pas naturelle, de la part d’un homme sain. La femme ne lui paraît « inoffensive que quand elle est absorbée par les soins de la maternité, ou en état de modestie, ou rendue vénérable par l’âge », c’est-à-dire au-delà de cette sexualité qu’il « a ressentie toute sa vie comme un lourd défaut du corps ». De même que la musique, la femme, représente pour cet anti-Grec, pour ce chrétien artificiel, pour ce moine forcé, uniquement le mal : par la sensualité, l’une et l’autre nous détournent « de nos qualités innées de courage, de fermeté, de raison, d’équité » ; comme « le Père » Tolstoï le prêchera plus tard, elles nous conduisent « au péché charnel ». Elles « exigent quelque chose de lui », qu’il se refuse à donner ; elles touchent à quelque chose de dangereux qu’il craint de réveiller.
Il ne faut pas beaucoup d’intelligence pour deviner qu’il s’agit là d’une sensualité monstrueuse que, dans une lutte qui a duré des années, il a refoulée avec une persévérante énergie, sans réussir à l’étouffer complètement et qui, domptée, asservie, vaincue, courbée sous le fouet, reste tapie dans un coin invisible de son être, les griffes frémissantes, prête à bondir au premier moment où elle ne serait plus surveillée. La musique : voici que se détend le lien de la volonté et déjà l’« animal » se dresse. Les femmes : voici que la meute brâme et hurle, avide de sang, et secoue les barreaux de fer de la grille. Ce n’est que par la folle anxiété de moine qu’éprouve Tolstoï, par le frisson fanatique qu’il éprouve lui-même devant la sensualité saine et sereine, nue et naturelle, que l’on peut deviner cette virilité de Pan, cette ardeur au rut de l’animal humain qui est cachée en lui, et qui dans sa jeunesse se donne librement carrière en de sauvages excès (en s’adressant à Tchékoff, il se qualifie lui-même d’« infatigable fornicateur »), pour ensuite rester emprisonnée malgré elle, pendant cinquante ans, sous la voûte des caves, — emmurée, mais non enterrée. Une seule chose dans l’œuvre strictement morale de Tolstoï révèle que la sensualité de cet homme à la santé énorme est restée toute sa vie excessive : c’est précisément sa peur de la « femme », de la tentatrice, cette peur qui fait songer aux Pères du désert, cette peur bruyante et plus que chrétienne, qui le force malgré lui à détourner les yeux, mais qui, en réalité, n’est que la peur de ses propres appétits, apparemment sans mesure.
Toujours et partout on sent la même chose : Tolstoï n’a peur de rien, autant que de lui-même, de sa force d’ours ; inéluctablement, l’ivresse de bonheur que lui donne souvent sa santé extraordinaire est troublée par l’horreur que lui inspire la puissance effrénée et bestiale de ses sens. Certes, il les a domptés comme pas un ; mais, il le sait, ce n’est pas impunément qu’on est Russe, homme-peuple et fils d’un peuple outrancier, qu’on est fanatique des excès, valet des extrêmes. C’est pourquoi son intelligente volonté harasse son corps. C’est pourquoi il occupe constamment ses sens, il leur donne du champ, leur offre des jeux inoffensifs, de l’air et du plaisir, pour les alimenter. Il épuise ses muscles par un effort barbare à manier la faux et à conduire la charrue ; il les lasse par la gymnastique, la natation, l’équitation ; pour leur ôter leur venin, les rendre inoffensifs, il pousse sa force dangereuse à sortir de la vie privée pour se répandre dans la nature, où se déchaîne sans mesure ce que réfrène dans sa vie intérieure l’énergie de sa volonté.
C’est pourquoi sa passion des passions était la chasse : là, tous les sens peuvent se donner carrière, qu’ils soient fils de la lumière ou de l’ombre. Des instincts très anciens, hérités d’ancêtres moscovites et peut-être tartares, de générations de cavaliers nomades et de guerriers sauvages, s’éveillent alors démoniaquement dans son sang d’ordinaire endigué : la sensualité panique relève la tête et flambe. Le Tolstoï qui n’est pas encore devenu un apôtre s’enivre de l’odeur des chevaux en nage, de l’excitation des folles chevauchées, des courses et des randonnées furieuses qui tendent les nerfs. Et même (chose incompréhensible chez celui qui deviendra le fanatique de la compassion) il se grise de l’angoisse, des tortures qu’éprouve le gibier abattu, sanglant, dont le regard fixe et brisé semble contempler le ciel. « J’éprouve une véritable volupté au spectacle des souffrances de l’animal qui agonise », avoue-t-il, lorsque d’un puissant coup de gourdin il fracasse le crâne d’un loup ; et c’est par cette poussée triomphante de la soif de sang qu’on devine tous les instincts brutaux qu’il a réprimés en lui, sa vie durant (sauf dans les folles années de sa jeunesse).
A l’époque où, par conviction morale, il a depuis longtemps renoncé à la chasse, ses mains frémissent encore involontairement, comme pour tirer un coup de fusil, lorsqu’il voit un lièvre débouler sur le terrain : c’est l’animal sanguinaire, l’être instinctif, qui tire sur sa chaîne. Mais il réprime énergiquement et avec constance cette passion, comme toute autre ; finalement la joie que les choses corporelles donnent à ses sens se contente de la simple contemplation et de la peinture de la vie, — mais quelle joie véhémente et lucide, c’est encore là ! Comme ses sens, ivres de se déployer, se mettent à courir, à répandre leurs ondes et à saisir leur proie, dès qu’il les conduit dans la libre nature ! Qu’il faut peu de chose pour les enthousiasmer et les enflammer ! Un bon sourire écarte largement ses lèvres, chaque fois qu’il passe devant un beau cheval ; presque voluptueusement il lui tapote et caresse le garrot chaud et soyeux pour laisser couler dans ses doigts la chaleur palpitante de la bête : tout ce qui est purement animal le remplit d’exaltation. Il peut pendant des heures contempler, les yeux ravis, la danse de jeunes filles, uniquement à cause de la grâce de ces corps déliés ; et, quand il rencontre un bel homme, une belle femme, il s’arrête et il interrompt la conversation, rien que pour satisfaire son joyeux étonnement et s’écrier avec enthousiasme : « Quelle chose admirable que la beauté humaine ! » Car il aime le corps, réceptacle de la vivante vie, surface qui sent et reflète la lumière, organe respiratoire de l’air savoureux et affluant de mille sources, enveloppe du sang à la brûlante circulation ; il l’aime dans toute sa chaude palpitation charnelle, comme le sens et l’âme de la vie.
Oui, lui, l’animalier le plus passionné qu’il y ait dans la littérature, il aime le corps, comme l’artiste son instrument ; il aime l’être physique comme la forme la plus naturelle de l’homme et il s’aime lui-même dans son corps élémentaire plus que dans son âme fragile et parlant une langue double. Il l’aime sous toutes les formes et dans tous les temps, du commencement à la fin ; et sa première observation consciente de cette passion auto-érotique remonte (ce n’est pas là un lapsus) à la seconde année de sa vie…