Après cette profession de foi, on me permettra d'entreprendre le détrônement des vertus antiques, et de faire observer que nous n'avons que faire de la force dans une ville où la police est aussi bien faite qu'à Paris. On n'estime plus la force que pour une seule raison, car nos princes ne sont pas réduits, comme Œdipe,

. . . . A disputer dans un étroit passage

Des vains honneurs du pas le frivole avantage.

(Voltaire.)

La force tombe, même en Angleterre; et, quand nous rencontrons dans les journaux l'éloge de la vigueur du noble lord N***, nous croyons lire une mauvaise plaisanterie. C'est que la très-grande force a un très-grand inconvénient: l'homme très-fort est ordinairement très-sot. C'est un athlète; ses nerfs n'ont presque pas de sensibilité[329]. Chasser, boire et dormir, voilà son existence.

Vous n'aimeriez pas, ce me semble, que votre ami fût un Milon de Crotone. Vous plairait-il plus avec cette énergie de caractère et cette force d'attention qui frappe dans la Pallas de Velletri? Non, cette tête sur des épaules vivantes nous ferait peur.

Non, ces vertus antiques ou chasseraient votre ami de France, ou en feraient un solitaire, un misanthrope fort ennuyeux, et fort peu utile dans le monde; car le vrai ridicule d'Alceste est de se roidir contre l'influence de son gouvernement. C'est un homme qui veut arrêter l'Océan avec un mur de jardin. Philinte aurait dû lui répondre en riant: «Passez la Manche.»

[328] Son compagnon d'armes, et non son amuseur.

[329] Boerhaave.

CHAPITRE CXIX.
DE L'IDÉAL MODERNE.