Ce lecteur unique, et que je voudrais unique dans tous les sens, achètera quelques estampes. Peu à peu le nombre des tableaux qui lui plaisent s'augmentera.

Il aimera ce jeune homme à genoux avec une tunique verte dans l'Assomption de Raphaël[150]. Il aimera le religieux bénédictin qui touche du piano dans le Concert du Giorgion[151]. Il verra dans ce tableau le grand ridicule des âmes tendres; Werther, parlant des passions au froid Albert. Cher ami inconnu, et que j'appelle cher parce que tu es inconnu, livre-toi aux arts avec confiance. L'étude la plus sèche en apparence va te porter, dans l'abîme de tes peines, une consolation puissante.

Peu à peu ce lecteur distinguera les écoles, il reconnaîtra les maîtres. Ses connaissances augmentent; il a de nouveaux plaisirs. Il n'aurait jamais cru que penser fît sentir; ni moi non plus: et je fus bien surpris quand, étudiant la peinture uniquement par ennui[152], je trouvai qu'elle portait un baume sur des chagrins cruels.

Mon lecteur sentira que les tableaux du Frate, qui naguère ne pouvaient arrêter son attention, élèvent son âme; que ceux du Dominiquin la touchent. Il finira par être sensible même à l'Assassinat de l'inquisiteur Pierre, du Titien, et aux tableaux de Michel-Ange de Carravage.

Un jour viendra que, plaignant les peintres d'Italie d'avoir eu à traiter de si tristes sujets, il sera sensible aux seules parties de l'art dans lesquelles il a été libre à leur génie d'imiter la nature[153]. Il aimera ses jouissances, que les sots ne peuvent lui profaner. Oubliant le sujet ou. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . il aimera le clair-obscur du Guerchin, la belle couleur de Paris Bordone. C'est peut-être là le plus beau triomphe des arts[154].

[145] C'est le célèbre tableau du Titien à l'Escurial.

[146] Aussi perdit-elle la poésie.

[147] The happy few. En 1817, dans cette partie du public qui a moins de trente-cinq ans, plus de cent louis de rente, et moins de vingt mille francs.

[148] L'homme de génie, étant plus souvent comme lui que comme un autre, est nécessairement ridicule à Paris: c'est Charrette à Coblentz.

[149] Voilà le malheur de l'Italie actuelle, ou plutôt le malheur de sa gloire. Un homme célèbre disait au patriarche de Venise: «Vos jeunes gens passent leur vie aux genoux des femmes.» (Son expression était plus énergique.)