Le marché fut bientôt conclu. La geôlière consentit même à cacher Fabrice dans sa chambre d’où il pourrait plus facilement s’évader le lendemain matin.

Le lendemain, avant l’aube, cette femme tout attendrie dit à Fabrice:

—Mon cher petit, tu es encore bien jeune pour faire ce vilain métier: crois-moi, n’y reviens plus.

—Mais quoi! répétait Fabrice, il est donc criminel de vouloir défendre la patrie?

—Suffit. Rappelle-toi toujours que je t’ai sauvé la vie; ton cas était net, tu aurais été fusillé, mais ne le dis à personne, car tu nous ferais perdre notre place à mon mari et à moi; surtout ne répète jamais ton mauvais conte d’un gentilhomme de Milan déguisé en marchand de baromètres, c’est trop bête. Ecoute-moi bien, je vais te donner les habits d’un hussard mort avant-hier dans la prison: n’ouvre la bouche que le moins possible, mais enfin, si un maréchal des logis ou un officier t’interroge de façon à te forcer de répondre, dis que tu es resté malade chez un paysan qui t’a recueilli par charité comme tu tremblais la fièvre dans un fossé de la route. Si l’on n’est pas satisfait de cette réponse, ajoute que tu vas rejoindre ton régiment. On t’arrêtera peut-être à cause de ton accent: alors dis que tu es né en Piémont, que tu es un conscrit resté en France l’année passée, etc.

Pour la première fois, après trente-trois jours de fureur, Fabrice comprit le fin mot de tout ce qui lui arrivait. On le prenait pour un espion. Il raisonna avec la geôlière, qui, ce matin-là, était fort tendre, et enfin tandis qu’armée d’une aiguille elle rétrécissait les habits du hussard, il raconta son histoire bien clairement à cette femme étonnée. Elle y crut un instant; il avait l’air si naïf, et il était si joli habillé en hussard!

—Puisque tu as tant de bonne volonté pour te battre, lui dit-elle enfin à demi persuadée, il fallait donc en arrivant à Paris t’engager dans un régiment. En payant à boire à un maréchal des logis, ton affaire était faite! La geôlière ajouta beaucoup de bons avis pour l’avenir, et enfin, à la petite pointe du jour, mit Fabrice hors de chez elle, après lui avoir fait jurer cent et cent fois que jamais il ne prononcerait son nom, quoi qu’il pût arriver. Dès que Fabrice fut sorti de la petite ville, marchant gaillardement le sabre de hussard sous le bras, il lui vint un scrupule. Me voici, se dit-il, avec l’habit et la feuille de route d’un hussard mort en prison, où l’avait conduit, dit-on, le vol d’une vache et de quelques couverts d’argent! j’ai pour ainsi dire succédé à son être... et cela sans le vouloir ni le prévoir en aucune manière! Gare la prison!... Le présage est clair, j’aurai beaucoup à souffrir de la prison!

Il n’y avait pas une heure que Fabrice avait quitté sa bienfaitrice, lorsque la pluie commença à tomber avec une telle force qu’à peine le nouvel hussard pouvait-il marcher, embarrassé par des bottes grossières qui n’étaient pas faites pour lui. Il fit rencontre d’un paysan monté sur un méchant cheval, il acheta le cheval en s’expliquant par signes; la geôlière lui avait recommandé de parler le moins possible, à cause de son accent.

Ce jour-là l’armée, qui venait de gagner la bataille de Ligny, était en pleine marche sur Bruxelles; on était à la veille de la bataille de Waterloo. Sur le midi, la pluie à verse continuant toujours, Fabrice entendit le bruit du canon; ce bonheur lui fit oublier tout à fait les affreux moments de désespoir que venait de lui donner cette prison si injuste. Il marcha jusqu’à la nuit très avancée, et comme il commençait à avoir quelque bon sens, il alla prendre son logement dans une maison de paysan fort éloignée de la route. Ce paysan pleurait et prétendait qu’on lui avait tout pris; Fabrice lui donna un écu, et il trouva de l’avoine. Mon cheval n’est pas beau, se dit Fabrice; mais qu’importe, il pourrait bien se trouver du goût de quelque adjudant, et il alla coucher à l’écurie à ses côtés. Une heure avant le jour, le lendemain, Fabrice était sur la route, et, à force de caresses, il était parvenu à faire prendre le trot à son cheval. Sur les cinq heures, il entendit la canonnade: c’étaient les préliminaires de Waterloo.

CHAPITRE III