—Mais vous savez bien, madame la duchesse, lui dit-il en lui prenant la main, que toujours je vous ai aimée, et d’une amitié à laquelle il ne tenait qu’à vous de donner un autre nom. Un meurtre a été commis, c’est ce qu’on ne saurait nier; j’ai confié l’instruction du procès à mes meilleurs juges...
A ces mots, la duchesse se releva de toute sa hauteur; toute apparence de respect et même d’urbanité disparut en un clin d’œil: la femme outragée parut clairement, et la femme outragée s’adressant à un être qu’elle sait de mauvaise foi. Ce fut avec l’expression de la colère la plus vive et même du mépris, qu’elle dit au prince en pesant sur tous les mots:
—Je quitte à jamais les Etats de Votre Altesse Sérénissime, pour ne jamais entendre parler du fiscal Rassi, et des autres infâmes assassins qui ont condamné à mort mon neveu et tant d’autres; si Votre Altesse Sérénissime ne veut pas mêler un sentiment d’amertume aux derniers instants que je passe auprès d’un prince poli et spirituel quand il n’est pas trompé, je la prie très humblement de ne pas me rappeler l’idée de ces juges infâmes qui se vendent pour mille écus ou une croix.
L’accent admirable et surtout vrai avec lequel furent prononcées ces paroles fit tressaillir le prince; il craignit un instant de voir sa dignité compromise par une accusation encore plus directe, mais au total sa sensation finit bientôt par être de plaisir: il admirait la duchesse; l’ensemble de sa personne atteignit en ce moment une beauté sublime. «Grand Dieu! qu’elle est belle, se dit le prince; on doit passer quelque chose à une femme unique et telle que peut-être il n’en existe pas une seconde dans toute l’Italie... Eh bien! avec un peu de bonne politique il ne serait peut-être pas impossible d’en faire un jour ma maîtresse; il y a loin d’un tel être à cette poupée de marquise Balbi, et qui encore chaque année vole au moins trois cent mille francs à mes pauvres sujets... Mais l’ai-je bien entendu? pensa-t-il tout à coup; elle a dit: condamné mon neveu et tant d’autres.»
Alors la colère surnagea, et ce fut avec une hauteur digne du rang suprême que le prince dit, après un silence:
—Et que faudrait-il faire pour que madame ne partît point?
—Quelque chose dont vous n’êtes pas capable, répliqua la duchesse avec l’accent de l’ironie la plus amère et du mépris le moins déguisé.
Le prince était hors de lui, mais il devait à l’habitude de son métier de souverain absolu la force de résister à un premier mouvement. «Il faut avoir cette femme, se dit-il, c’est ce que je me dois, puis il faut la faire mourir par le mépris... Si elle sort de ce cabinet, je ne la revois jamais.» Mais, ivre de colère et de haine comme il l’était en ce moment, où trouver un mot qui pût satisfaire à la fois à ce qu’il se devait à lui-même et porter la duchesse à ne pas déserter sa cour à l’instant? «On ne peut, se dit-il, ni répéter ni tourner en ridicule un geste», et il alla se placer entre la duchesse et la porte de son cabinet. Peu après il entendit gratter à cette porte.
—Quel est le jean-sucre, s’écria-t-il en jurant de toute la force de ses poumons, quel est le jean-sucre qui vient ici m’apporter sa sotte présence?
Le pauvre général Fontana montra sa figure pâle et totalement renversée, et ce fut avec l’air d’un homme à l’agonie qu’il prononça ces mots mal articulés: