—Personne ne peut mieux rendre compte à Votre Excellence de ces bruits, puisque c’est moi-même qui les ai fait courir par ordre du souverain; et, j’y pense! c’est peut-être pour m’empêcher de vous faire part de cet incident qu’hier, toute la journée, il m’a retenu prisonnier. Le prince, qui ne me croit pas un fou, ne pouvait pas douter que je ne vinsse vous apporter ma croix et vous supplier de l’attacher à ma boutonnière.

—Au fait! s’écria le ministre, et pas de phrases.

—Sans doute le prince voudrait bien tenir une sentence de mort contre M. del Dongo, mais il n’a, comme vous le savez sans doute, qu’une condamnation en vingt années de fers, commuée par lui, le lendemain même de la sentence, en douze années de forteresse avec jeûne au pain et à l’eau tous les vendredis, et autres bamboches religieuses.

—C’est parce que je savais cette condamnation à la prison seulement, que j’étais effrayé des bruits d’exécution prochaine qui se répandent par la ville; je me souviens de la mort du comte Palanza, si bien escamotée par vous.

—C’est alors que j’aurais dû avoir la croix! s’écria Rassi sans se déconcerter; il fallait serrer le bouton tandis que je le tenais, et que l’homme avait envie de cette mort. Je fus un nigaud alors, et c’est armé de cette expérience que j’ose vous conseiller de ne pas m’imiter aujourd’hui. (Cette comparaison parut du plus mauvais goût à l’interlocuteur, qui fut obligé de se retenir pour ne pas donner des coups de pied à Rassi.)

—D’abord, reprit celui-ci avec la logique d’un jurisconsulte et l’assurance parfaite d’un homme qu’aucune insulte ne peut offenser, d’abord il ne peut être question de l’exécution dudit del Dongo; le prince n’oserait! les temps sont bien changés! et enfin, moi, noble et espérant par vous de devenir baron, je n’y donnerais pas les mains. Or, ce n’est que de moi, comme le sait Votre Excellence, que l’exécuteur des hautes œuvres peut recevoir des ordres, et, je vous le jure, le chevalier Rassi n’en donnera jamais contre le sieur del Dongo.

—Et vous ferez sagement, dit le comte en le toisant d’un air sévère.

—Distinguons! reprit le Rassi avec un sourire. Moi je ne suis que pour les morts officielles, et si M. del Dongo vient à mourir d’une colique, n’allez pas me l’attribuer! Le prince est outré, et je ne sais pourquoi, contre la Sanseverina (trois jours auparavant le Rassi eût dit la duchesse, mais, comme toute la ville, il savait la rupture avec le premier ministre).

Le comte fut frappé de la suppression du titre dans une telle bouche, et l’on peut juger du plaisir qu’elle lui fit; il lança au Rassi un regard chargé de la plus vive haine. «Mon cher ange! se dit-il ensuite, je ne puis te montrer mon amour qu’en obéissant aveuglément à tes ordres.»

—Je vous avouerai, dit-il au fiscal, que je ne prends pas un intérêt bien passionné aux divers caprices de Mme la duchesse; toutefois, comme elle m’avait présenté ce mauvais sujet de Fabrice, qui aurait bien dû rester à Naples, et ne pas venir ici embrouiller nos affaires, je tiens à ce qu’il ne soit pas mis à mort de mon temps, et je veux bien vous donner ma parole que vous serez baron dans les huit jours qui suivront sa sortie de prison.