Et, sur la réponse fort ambiguë de celui-ci, elle ajouta:

—Je devrais vous faire arrêter; vous ou les vôtres vous avez empoisonné mon père!... Avouez à l’instant quelle est la nature du poison dont vous avez fait usage, afin que le médecin de la citadelle puisse administrer les remèdes convenables; avouez à l’instant, ou bien, vous et vos complices, jamais vous ne sortirez de cette citadelle!

—Mademoiselle a tort de s’alarmer, répondit Ludovic, avec une grâce et une politesse parfaites; il ne s’agit nullement de poison; on a eu l’imprudence d’administrer au général une dose de laudanum, et il paraît que le domestique chargé de ce crime a mis dans le verre quelques gouttes de trop; nous en aurons un remords éternel; mais Mademoiselle peut croire que, grâce au ciel, il n’existe aucune sorte de danger: M. le gouverneur doit être traité pour avoir pris, par erreur, une trop forte dose de laudanum; mais, j’ai l’honneur de le répéter à Mademoiselle, le laquais chargé du crime ne faisait point usage de poisons véritables, comme Barbone, lorsqu’il voulut empoisonner Mgr Fabrice. On n’a point prétendu se venger du péril qu’a couru Mgr Fabrice; on n’a confié à ce laquais maladroit qu’une fiole où il y avait du laudanum, j’en fais serment à Mademoiselle! Mais il est bien entendu que, si j’étais interrogé officiellement, je nierais tout.

«D’ailleurs, si Mademoiselle parle à qui que ce soit de laudanum et de poison, fût-ce à l’excellent don Cesare, Fabrice est tué de la main de Mademoiselle. Elle rend à jamais impossibles tous les projets de fuite; et Mademoiselle sait mieux que moi que ce n’est pas avec du simple laudanum que l’on veut empoisonner Monseigneur; elle sait aussi que quelqu’un n’a accordé qu’un mois de délai pour ce crime, et qu’il y a déjà plus d’une semaine que l’ordre fatal a été reçu. Ainsi, si elle me fait arrêter, ou si seulement elle dit un mot à don Cesare ou à tout autre, elle retarde toutes nos entreprises de bien plus d’un mois, et j’ai raison de dire qu’elle tue de sa main Mgr Fabrice.

Clélia était épouvantée de l’étrange tranquillité de Ludovic.

«Ainsi, me voilà en dialogue réglé, se disait-elle, avec l’empoisonneur de mon père, et qui emploie des tournures polies pour me parler! Et c’est l’amour qui m’a conduite à tous ces crimes!...»

Le remords lui laissait à peine la force de parler; elle dit à Ludovic:

—Je vais vous enfermer à clef dans ce salon. Je cours apprendre au médecin qu’il ne s’agit que de laudanum; mais, grand Dieu! comment lui dirai-je que je l’ai appris moi-même? Je reviens ensuite vous délivrer.

«Mais, dit Clélia revenant en courant d’auprès de la porte, Fabrice savait-il quelque chose du laudanum?

—Mon Dieu non, Mademoiselle, il n’y eût jamais consenti. Et puis, à quoi bon faire une confidence inutile? nous agissons avec la prudence la plus stricte. Il s’agit de sauver la vie à Monseigneur, qui sera empoisonné d’ici à trois semaines; l’ordre en a été donné par quelqu’un qui d’ordinaire ne trouve point d’obstacle à ses volontés; et, pour tout dire à Mademoiselle, on prétend que c’est le terrible fiscal général Rassi qui a reçu cette commission.