—Je reconnais bien là le comte, s’écria la duchesse avec un transport de joie qu’elle n’eût pas prévu une minute auparavant: il ne souffrira jamais qu’on outrage notre princesse; et quant au général P..., par dévouement pour ses maîtres légitimes, il n’a jamais voulu servir l’usurpateur, tandis que le comte, moins délicat, a fait toutes les campagnes d’Espagne, ce qu’on lui a souvent reproché à la cour.

La duchesse avait ouvert la lettre du comte, mais en interrompait la lecture pour faire cent questions à Bruno.

La lettre était bien plaisante; le comte employait les termes les plus lugubres, et cependant la joie la plus vive éclatait à chaque mot; il évitait les détails sur le genre de mort du prince, et finissait sa lettre par ces mots:

Tu vas revenir sans doute, mon cher ange! mais je te conseille d’attendre un jour ou deux le courrier que la princesse t’enverra, à ce que j’espère, aujourd’hui ou demain; il faut que ton retour soit magnifique comme ton départ a été hardi. Quant au grand criminel qui est auprès de toi, je compte bien le faire juger par douze juges appelés de toutes les parties de cet Etat. Mais, pour faire punir ce monstre-là comme il le mérite, il faut d’abord que je puisse faire des papillotes avec la première sentence, si elle existe.

Le comte avait rouvert sa lettre:

Voici bien une autre affaire: je viens de faire distribuer des cartouches aux deux bataillons de la garde; je vais me battre et mériter de mon mieux ce surnom de Cruel dont les libéraux m’ont gratifié depuis si longtemps. Cette vieille momie de général P... a osé parler dans la caserne d’entrer en pourparlers avec le peuple à demi révolté. Je t’écris du milieu de la rue; je vais au palais, où l’on ne pénétrera que sur mon cadavre. Adieu! Si je meurs, ce sera en t’adorant quand même, ainsi que j’ai vécu! N’oublie pas de faire prendre 300 000 francs déposés en ton nom chez D..., à Lyon.

Voilà ce pauvre diable de Rassi pâle comme la mort, et sans perruque; tu n’as pas d’idée de cette figure! Le peuple veut absolument le pendre; ce serait un grand tort qu’on lui ferait, il mérite d’être écartelé. Il se réfugiait à mon palais, et m’a couru après dans la rue; je ne sais trop qu’en faire... je ne veux pas le conduire au palais du prince, ce serait faire éclater la révolte de ce côté. F... verra si je l’aime; mon premier mot à Rassi a été: Il me faut la sentence contre M. del Dongo, et toutes les copies que vous pouvez en avoir, et dites à tous ces juges iniques, qui sont cause de cette révolte, que je les ferai tous pendre, ainsi que vous, mon cher ami, s’ils soufflent un mot de cette sentence, qui n’a jamais existé. Au nom de Fabrice, j’envoie une compagnie de grenadiers à l’archevêque. Adieu, cher ange! mon palais va être brûlé, et je perdrai les charmants portraits que j’ai de toi. Je cours au palais pour faire destituer cet infâme général P..., qui fait des siennes; il flatte bassement le peuple, comme autrefois il flattait le feu prince. Tous ces généraux ont une peur du diable; je vais, je crois, me faire nommer général en chef.

La duchesse eut la malice de ne pas envoyer réveiller Fabrice; elle se sentait pour le comte un accès d’admiration qui ressemblait fort à de l’amour. «Toutes réflexions faites, se dit-elle, il faut que je l’épouse.» Elle le lui écrivit aussitôt, et fit partir un de ses gens. Cette nuit, la duchesse n’eut pas le temps d’être malheureuse.

Le lendemain, sur le midi, elle vit une barque montée par dix rameurs et qui fendait rapidement les eaux du lac; Fabrice et elle reconnurent bientôt un homme portant la livrée du prince de Parme: c’était en effet un de ses courriers qui, avant de descendre à terre, cria à la duchesse:

—La révolte est apaisée!