—Oublions le passé, lui dit-elle, et gardez ce souvenir d’amitié.

En disant ces mots, elle plaçait son éventail de façon à ce qu’il pût le prendre.

Tout changea aux yeux de Fabrice: en un instant il fut un autre homme; dès le lendemain il déclara que sa retraite était terminée, et revint prendre son magnifique appartement au palais Sanseverina. L’archevêque dit et crut que la faveur que le prince lui avait faite en l’admettant à son jeu avait fait perdre entièrement la tête à ce nouveau saint: la duchesse vit qu’il était d’accord avec Clélia. Cette pensée, venant redoubler le malheur que donnait le souvenir d’une promesse fatale, acheva de la déterminer à faire une absence. On admira sa folie. Quoi! s’éloigner de la cour au moment où la faveur dont elle était l’objet paraissait sans bornes! Le comte, parfaitement heureux depuis qu’il voyait qu’il n’y avait point d’amour entre Fabrice et la duchesse, disait à son amie:

—Ce nouveau prince est la vertu incarnée, mais je l’ai appelé cet enfant: me pardonnera-t-il jamais? Je ne vois qu’un moyen de me remettre excellemment bien avec lui, c’est l’absence. Je vais me montrer parfait de grâces et de respects, après quoi je suis malade et je demande mon congé. Vous me le permettrez, puisque la fortune de Fabrice est assurée. Mais me ferez-vous le sacrifice immense, ajouta-t-il en riant, de changer le titre sublime de duchesse contre un autre bien inférieur? Pour m’amuser, je laisse toutes les affaires ici dans un désordre inextricable; j’avais quatre ou cinq travailleurs dans mes divers ministères, je les ai fait mettre à la pension depuis deux mois, parce qu’ils lisent les journaux français; et je les ai remplacés par des nigauds incroyables.

«Après notre départ, le prince se trouvera dans un tel embarras, que, malgré l’horreur qu’il a pour le caractère de Rassi, je ne doute pas qu’il ne soit obligé de le rappeler, et moi je n’attends qu’un ordre du tyran qui dispose de mon sort, pour écrire une lettre de tendre amitié à mon ami Rassi, et lui dire que j’ai tout lieu d’espérer que bientôt on rendra justice à son mérite 8.

CHAPITRE XXVII

Cette conversation sérieuse eut lieu le lendemain du retour de Fabrice au palais Sanseverina; la duchesse était encore sous le coup de la joie qui éclatait dans toutes les actions de Fabrice. «Ainsi, se disait-elle, cette petite dévote m’a trompée! Elle n’a pas su résister à son amant seulement pendant trois mois.»

La certitude d’un dénouement heureux avait donné à cet être si pusillanime, le jeune prince, le courage d’aimer; il eut quelque connaissance des préparatifs de départ que l’on faisait au palais Sanseverina; et son valet de chambre français, qui croyait peu à la vertu des grandes dames, lui donna du courage à l’égard de la duchesse. Ernest V se permit une démarche qui fut sévèrement blâmée par la princesse et par tous les gens sensés de la cour; le peuple y vit le sceau de la faveur étonnante dont jouissait la duchesse. Le prince vint la voir dans son palais.

—Vous partez, lui dit-il d’un ton sérieux qui parut odieux à la duchesse, vous partez; vous allez me trahir et manquer à vos serments! Et pourtant, si j’eusse tardé dix minutes à vous accorder la grâce de Fabrice, il était mort. Et vous me laissez malheureux! et sans vos serments je n’eusse jamais eu le courage de vous aimer comme je fais! Vous n’avez donc pas d’honneur!

—Réfléchissez mûrement, mon prince. Dans toute votre vie y a-t-il eu d’espace égal en bonheur aux quatre mois qui viennent de s’écouler? Votre gloire comme souverain, et, j’ose le croire, votre bonheur comme homme aimable, ne se sont jamais élevés à ce point. Voici le traité que je vous propose: si vous daignez y consentir, je ne serai pas votre maîtresse pour un instant fugitif, et en vertu d’un serment extorqué par la peur, mais je consacrerai tous les instants de ma vie à faire votre félicité, je serai toujours ce que j’ai été depuis quatre mois, et peut-être l’amour viendra-t-il couronner l’amitié. Je ne jurerais pas du contraire.