—Pas le moins du monde; avancez.
Fabrice regarda l’officier: il avait des moustaches blanches, et l’air le plus honnête du monde; le mouchoir qui soutenait son bras gauche était plein de sang, et sa main droite aussi était enveloppée d’un linge sanglant. «Ce sont les piétons qui vont sauter à la bride de mon cheval», se dit Fabrice; mais, en y regardant de près, il vit que les piétons aussi étaient blessés.
—Au nom de l’honneur, lui dit l’officier qui portait les épaulettes de colonel, restez ici en vedette, et dites à tous les dragons, chasseurs et hussards que vous verrez que le colonel Le Baron est dans l’auberge que voilà, et que je leur ordonne de venir me joindre.
Le vieux colonel avait l’air navré de douleur; dès le premier mot il avait fait la conquête de notre héros, qui lui répondit avec bon sens:
—Je suis bien jeune, monsieur, pour que l’on veuille m’écouter; il faudrait un ordre écrit de votre main.
—Il a raison, dit le colonel en le regardant beaucoup, écris l’ordre, La Rose, toi qui as une main droite.
Sans rien dire, La Rose tira de sa poche un petit livret de parchemin, écrivit quelques lignes, et, déchirant une feuille, la remit à Fabrice; le colonel répéta l’ordre à celui-ci, ajoutant qu’après deux heures de faction il serait relevé, comme de juste, par un des trois cavaliers blessés qui étaient avec lui. Cela dit, il entra dans l’auberge avec ses hommes. Fabrice les regardait marcher et restait immobile au bout de son pont de bois, tant il avait été frappé par la douleur morne et silencieuse de ces trois personnages. «On dirait des génies enchantés», se dit-il. Enfin il ouvrit le papier plié et lut l’ordre ainsi conçu:
Le colonel Le Baron, du 6e dragons, commandant la seconde brigade de la première division de cavalerie du 14e corps, ordonne à tous cavaliers, dragons, chasseurs et hussards de ne point passer le pont, et de le rejoindre à l’auberge du Cheval-Blanc, près le pont, où est son quartier général.
Au quartier général, près le pont de la Sainte, le 19 juin 1815.
Pour le colonel Le Baron, blessé au bras droit, et par son ordre, le
maréchal des logis,
LA ROSE.