—Que pense Votre Excellence, lui dit en riant le comte Mosca, en le voyant rentrer chez la duchesse (le comte ne voulait pas que Fabrice l’appelât Excellence).
—Je tombe des nues; je ne connais rien au caractère des hommes: j’aurais parié, si je n’avais pas su son nom, que celui-ci ne peut voir saigner un poulet.
—Et vous auriez gagné, reprit le comte; mais quand il est devant le prince, ou seulement devant moi, il ne peut dire non. A la vérité, pour que je produise tout mon effet, il faut que j’aie le grand cordon jaune passé par-dessus l’habit; en frac il me contredirait, aussi je prends toujours un uniforme pour le recevoir. Ce n’est pas à nous à détruire le prestige du pouvoir, les journaux français le démolissent bien assez vite; à peine si la manie respectante vivra autant que nous, et vous, mon neveu, vous survivrez au respect. Vous, vous serez bon homme!
Fabrice se plaisait fort dans la société du comte: c’était le premier homme supérieur qui eût daigné lui parler sans comédie; d’ailleurs ils avaient un goût commun, celui des antiquités et des fouilles. Le comte, de son côté, était flatté de l’extrême attention avec laquelle le jeune homme l’écoutait; mais il y avait une objection capitale: Fabrice occupait un appartement dans le palais Sanseverina, passait sa vie avec la duchesse, laissait voir en toute innocence que cette intimité faisait son bonheur, et Fabrice avait des yeux, un teint d’une fraîcheur désespérante.
De longue main, Ranuce-Ernest IV, qui trouvait rarement de cruelles, était piqué de ce que la vertu de la duchesse, bien connue à la cour, n’avait pas fait une exception en sa faveur. Nous l’avons vu, l’esprit et la présence d’esprit de Fabrice l’avaient choqué dès le premier jour. Il prit mal l’extrême amitié que sa tante et lui se montraient à l’étourdie; il prêta l’oreille avec une extrême attention aux propos de ses courtisans, qui furent infinis. L’arrivée de ce jeune homme et l’audience si extraordinaire qu’il avait obtenue firent pendant un mois à la cour la nouvelle et l’étonnement; sur quoi le prince eut une idée.
Il avait dans sa garde un simple soldat qui supportait le vin d’une admirable façon; cet homme passait sa vie au cabaret, et rendait compte de l’esprit du militaire directement au souverain. Carlone manquait d’éducation, sans quoi depuis longtemps il eût obtenu de l’avancement. Or, sa consigne était de se trouver devant le palais tous les jours quand midi sonnait à la grande horloge. Le prince alla lui-même un peu avant midi disposer d’une certaine façon la persienne d’un entresol tenant à la pièce où Son Altesse s’habillait. Il retourna dans cet entresol un peu après que midi eut sonné, il y trouva le soldat; le prince avait dans sa poche une feuille de papier et une écritoire, il dicta au soldat le billet que voici:
Votre Excellence a beaucoup d’esprit, sans doute, et c’est grâce à sa profonde sagacité que nous voyons cet Etat si bien gouverné. Mais, mon cher comte, de si grands succès ne marchent point sans un peu d’envie, et je crains fort qu’on ne rie un peu à vos dépens, si votre sagacité ne devine pas qu’un certain beau jeune homme a eu le bonheur d’inspirer, malgré lui peut-être, un amour des plus singuliers. Cet heureux mortel n’a, dit-on, que vingt-trois ans, et, cher comte, ce qui complique la question, c’est que vous et moi nous avons beaucoup plus que le double de cet âge. Le soir, à une certaine distance, le comte est charmant, sémillant, homme d’esprit, aimable au possible; mais le matin, dans l’intimité, à bien prendre les choses, le nouveau venu a peut-être plus d’agréments. Or, nous autres femmes, nous faisons grand cas de cette fraîcheur de la jeunesse, surtout quand nous avons passé la trentaine. Ne parle-t-on pas déjà de fixer cet aimable adolescent à notre cour, par quelque belle place? Et quelle est donc la personne qui en parle le plus souvent à votre Excellence?
Le prince prit la lettre et donna deux écus au soldat.
—Ceci outre vos appointements, lui dit-il d’un air morne; le silence absolu envers tout le monde, ou bien la plus humide des basses fosses à la citadelle.
Le prince avait dans son bureau une collection d’enveloppes avec les adresses de la plupart des gens de la cour, de la main de ce même soldat qui passait pour ne pas savoir écrire, et n’écrivait jamais même ses rapports de police: le prince choisit celle qu’il fallait.