Le Rouge et le Noir
Chronique du XIXe siècle

by Stendhal (Marie-Henri Beyle)

[Volume premier]
[Chapitre premier].—Une petite ville
[Chapitre II].—Un maire
[Chapitre III].—Le Bien des pauvres
[Chapitre IV].—Un père et un fils
[Chapitre V].—Une négociation
[Chapitre VI].—L'Ennui
[Chapitre VII].—Les Affinités électives
[Chapitre VIII].—Petits événements
[Chapitre IX].—Une soirée à la campagne
[Chapitre X].—Un grand cœur et une petite fortune
[Chapitre XI].—Une soirée
[Chapitre XII].—Un voyage
[Chapitre XIII].—Les Bas à jour
[Chapitre XIV].—Les Ciseaux anglais
[Chapitre XV].—Le Chant du coq
[Chapitre XVI].—Le Lendemain
[Chapitre XVII].—Le Premier Adjoint
[Chapitre XVIII].—Un roi à Verrières
[Chapitre XIX].—Penser fait souffrir
[Chapitre XX].—Les Lettres anonymes
[Chapitre XXI].—Dialogue avec un maître
[Chapitre XXII].—Façons d'agir en
[Chapitre XXIII].—Chagrins d'un fonctionnaire
[Chapitre XXIV].—Une capitale
[Chapitre XXV].—Le Séminaire
[Chapitre XXVI].—Le Monde ou ce qui manque au riche
[Chapitre XXVII].—Première Expérience de la vie
[Chapitre XXVIII].—Une procession
[Chapitre XXIX].—Le Premier Avancement
[Chapitre XXX].—Un ambitieux
[Volume second]
[Chapitre premier].—Les Plaisirs de la campagne
[Chapitre II].—Entrée dans le monde
[Chapitre III].—Les Premiers pas
[Chapitre IV].—L'Hôtel de La Mole
[Chapitre V].—La Sensibilité et une grande Dame dévote
[Chapitre VI].—Manière de prononcer
[Chapitre VII].—Une attaque de goutte
[Chapitre VIII].—Quelle est la décoration qui distingue?
[Chapitre IX].—Le Bal
[Chapitre X].—La Reine Marguerite
[Chapitre XI].—L'Empire d'une jeune fille!
[Chapitre XII].—Serait-ce un Danton?
[Chapitre XIII].—Un complot
[Chapitre XIV].—Pensées d'une jeune fille
[Chapitre XV].—Est-ce un complot?
[Chapitre XVI].—Une heure du matin
[Chapitre XVII].—Une vieille épée
[Chapitre XVIII].—Moments cruels
[Chapitre XIX].—L'Opéra Bouffe
[Chapitre XX].—Le Vase du Japon
[Chapitre XXI].—La Note secrète
[Chapitre XXII].—La Discussion
[Chapitre XXIII].—Le Clergé, les Bois, la Liberté
[Chapitre XXIV].—Strasbourg
[Chapitre XXV].—Le Ministère de la vertu
[Chapitre XXVI].—L'Amour moral
[Chapitre XXVII].—Les plus belles Places de l'Église
[Chapitre XXVIII].—Manon Lescaut
[Chapitre XXIX].—L'Ennui
[Chapitre XXX].—Une loge aux Bouffes
[Chapitre XXXI].—Lui faire peur
[Chapitre XXXII].—Le Tigre
[Chapitre XXXIII].—L'Enfer de la faiblesse
[Chapitre XXXIV].—Un homme d'esprit
[Chapitre XXXV].—Un orage
[Chapitre XXXVI].—Détails tristes
[Chapitre XXXVII].—Un donjon
[Chapitre XXXVIII].—Un homme puissant
[Chapitre XXXIX].—L'Intrigue
[Chapitre XL].—La Tranquillité
[Chapitre XLI].—Le Jugement
[Chapitre XLII].
[Chapitre XLIII].
[Chapitre XLIV].
[Chapitre XLV].

VOLUME PREMIER

La vérité, l'âpre vérité
Danton

CHAPITRE PREMIER
UNE PETITE VILLE

Put thousands together
Less bad, But the cage less gay.
HOBBES

La petite ville de Verrières peut passer pour l'une des plus jolies de la Franche-Comté. Ses maisons blanches avec leurs toits pointus de tuiles rouges s'étendent sur la pente d'une colline, dont des touffes de vigoureux châtaigniers marquent les moindres sinuosités. Le Doubs coule à quelques centaines de pieds au-dessous de ses fortifications bâties jadis par les Espagnols, et maintenant ruinées.

Verrières est abritée du côté du nord par une haute montagne, c'est une des branches du Jura. Les cimes brisées du Verra se couvrent de neige dès les premiers froids d'octobre. Un torrent, qui se précipite de la montagne, traverse Verrières avant de se jeter dans le Doubs et donne le mouvement à un grand nombre de scies à bois; c'est une industrie fort simple et qui procure un certain bien-être à la majeure partie des habitants plus paysans que bourgeois. Ce ne sont pas cependant les scies à bois qui ont enrichi cette petite ville. C'est à la fabrique des toiles peintes, dites de Mulhouse, que l'on doit l'aisance générale qui, depuis la chute de Napoléon a fait rebâtir les façades de presque toutes les maisons de Verrières.

A peine entre-t-on dans la ville que l'on est étourdi par le fracas d'une machine bruyante et terrible en apparence. Vingt marteaux pesants, et retombant avec un bruit qui fait trembler le pavé, sont élevés par une roue que l'eau du torrent fait mouvoir. Chacun de ces marteaux fabrique, chaque jour, je ne sais combien de milliers de clous. Ce sont de jeunes filles fraîches et jolies qui présentent aux coups de ces marteaux énormes les petits morceaux de fer qui sont rapidement transformés en clous. Ce travail, si rude en apparence, est un de ceux qui étonnent le plus le voyageur qui pénètre pour la première fois dans les montagnes qui séparent la France de l'Helvétie. Si, en entrant à Verrières, le voyageur demande à qui appartient cette belle fabrique de clous qui assourdit les gens qui montent la grande rue, on lui répond avec un accent traînard: Eh! elle est à M. le maire.