Comme tous les êtres médiocres que le hasard met en présence des manœuvres d'un grand général, Julien ne comprenait rien à l'attaque exécutée par le jeune Russe sur le cœur de la sévère Anglaise. Les quarante premières lettres n'étaient destinées qu'à se faire pardonner la hardiesse d'écrire. Il fallait faire contracter à cette douce personne, qui peut-être s'ennuyait infiniment, l'habitude de recevoir des lettres peut-être un peu moins insipides que sa vie de tous les jours.
Un matin, on remit une lettre à Julien; il reconnut les armes de Mme de Fervaques, et brisa le cachet avec un empressement qui lui eût semblé bien impossible quelques jours auparavant: ce n'était qu'une invitation à dîner.
Il courut aux instructions du prince Korasoff. Malheureusement, le jeune Russe avait voulu être léger comme Dorat, là où il eût fallu être simple et intelligible; Julien ne put deviner la position morale qu'il devait occuper au dîner de la maréchale.
Le salon était de la plus haute magnificence, doré comme la galerie de Diane aux Tuileries, avec des tableaux à l'huile au lambris. Il y avait des taches claires dans ces tableaux. Julien apprit plus tard que les sujets avaient semblé peu décents à la maîtresse du logis, qui avait fait corriger les tableaux. Siècle moral! pensa-t-il.
Dans ce salon, il remarqua trois des personnages qui avaient assisté à la rédaction de la note secrète. L'un d'eux, Mgr l'évoque de ***, oncle de la maréchale, avait la feuille des bénéfices et, disait-on, ne savait rien refuser à sa nièce. Quel pas immense j'ai fait se dit Julien en souriant avec mélancolie, et combien il m'est indifférent! Me voici dînant avec le fameux évêque de ***.
Le dîner fut médiocre et la conversation impatientante. C'est la table d'un mauvais livre, pensait Julien. Tous les plus grands sujets des pensées des hommes y sont fièrement abordés. Écoute-t-on trois minutes, on se demande ce qui l'emporte, de l'emphase du parleur ou de son abominable ignorance.
Le lecteur a sans doute oublié ce petit homme de lettres, nommé Tanbeau, neveu de l'académicien et futur professeur, qui, par ses basses calomnies, semblait chargé d'empoisonner le salon de l'hôtel de La Mole.
Ce fut par ce petit homme que Julien eut la première idée qu'il se pourrait bien que Mme de Fervaques, tout en ne répondant pas à ses lettres, vit avec indulgence le sentiment qui les dictait. L'âme noire de M. Tanbeau était déchirée en pensant aux succès de Julien, mais comme d'un autre côté, un homme de mérite, pas plus qu'un sot ne peut être en deux endroits à la fois, si Sorel devient l'amant de la sublime maréchale se disait le futur professeur, elle le placera dans l'Église de quelque manière avantageuse, et j'en serai délivré à l'hôtel de La Mole.
M. l'abbé Pirard adressa aussi à Julien de longs sermons sur ses succès à l'hôtel de Fervaques. Il y avait jalousie de secte entre l'austère janséniste et le salon jésuitique, régénérateur et monarchique de la vertueuse maréchale.