Fouqué attendait cette ouverture avec impatience. Julien s'acquitta avec décence de tout ce qu'on doit à l'opinion, en province. Grâce à M. l'abbé de Frilair, et malgré le mauvais choix de son confesseur, Julien était dans son cachot le protégé de la congrégation; avec plus d'esprit de conduite, il eût pu s'échapper. Mais le mauvais air du cachot produisant son effet, sa raison diminuait. Il n'en fut que plus heureux, au retour de Mme de Rênal.
—Mon premier devoir est envers toi, lui dit-elle en l'embrassant; je me suis sauvée de Verrières...
Julien n'avait point de petit amour-propre à son égard, il lui raconta toutes ses faiblesses. Elle fut bonne et charmante pour lui.
Le soir, à peine sortie de la prison, elle fit venir chez sa tante le prêtre qui s'était attaché à Julien comme à une proie, comme il ne voulait que se mettre en crédit auprès des jeunes femmes appartenant à la haute société de Besançon, Mme de Rênal l'engagea facilement à aller faire une neuvaine à l'abbaye de Bray-le-Haut.
Aucune parole ne peut rendre l'excès et la folie de l'amour de Julien.
A force d'or, et en usant et abusant du crédit de sa tante, dévote célèbre et riche, Mme de Rênal obtint de le voir deux fois par jour.
A cette nouvelle, la jalousie de Mathilde s'exalta jusqu'à l'égarement. M. de Frilair lui avait avoué que tout son crédit n'allait pas jusqu'à braver toutes les convenances au point de lui faire permettre de voir son ami plus d'une fois chaque jour. Mathilde fit suivre Mme de Rênal afin de connaître ses moindres démarches. M. de Frilair épuisait toutes les ressources d'un esprit fort adroit pour lui prouver que Julien était indigne d'elle.
Au milieu de tous ces tourments, elle ne l'en aimait que plus, et, presque chaque jour, lui faisait une scène horrible.
Julien voulait à toute force être honnête homme jusqu'à la fin envers cette pauvre jeune fille qu'il avait si étrangement compromise, mais, à chaque instant l'amour effréné qu'il avait pour Mme de Rênal l'emportait. Quand, par de mauvaises raisons, il ne pouvait venir à bout de persuader Mathilde de l'innocence des visites de sa rivale: Désormais, la fin du drame doit être bien proche, se disait-il; c'est une excuse pour moi si je ne sais pas mieux dissimuler.
Mlle de La Mole apprit la mort du marquis de Croisenois. M. de Thaler, cet homme si riche, s'était permis des propos désagréables sur la disparition de Mathilde.