À quelques jours de là, il était à peine arrivé chez Mme de Marcilly, que Mme de Chasteller fut annoncée.

L'indifférence qu'on lui marqua fut si excessive que, vers la fin de la visite, il se révolta.

Pour la première fois il profita de la position qu'il avait prise dans le monde; il donna la main à Mme de Chasteller pour la conduire à sa voiture, quoiqu'il fût évident que cette prétendue politesse la contrariait beaucoup.

«—Pardonnez-moi, madame, si je suis peu discret... Je suis si malheureux!

«—Ce n'est pas ce qu'on dit, monsieur, répondit-elle avec une aisance qui n'était rien moins que naturelle, et en prenant le pas pour gagner sa voiture.

«—Je me fais le flatteur des habitants de Nancy dans l'espoir que peut-être ils vous diront du bien de moi, et le soir, pour vous oublier, je cherche à perdre la raison.

«—Je ne crois pas, monsieur, vous avoir donné lieu...»

À ce moment, le laquais s'avança pour fermer la portière et les chevaux l'emportèrent, plus morte que vive.

Pour qu'aucun ridicule ne lui manquât, même à ses propres yeux, le pauvre Lucien, encouragé comme on vient de le voir, eut l'idée d'écrire. Il fit une fort belle lettre, qu'il alla mettre à la poste lui-même, à Darney, bourg à six lieues de Nancy, sur la route de Paris. Une seconde lettre n'obtint pas plus de réponse que la première. Heureusement, dans la troisième, il glissa par hasard, et non par adresse, le mot soupçon. Ce mot fut précieux pour le parti de l'amour, qui soutenait des combats continus dans le cœur de Mme de Chasteller. Le fait est qu'au milieu des reproches cruels qu'elle s'adressait sans cesse, elle aimait Lucien de toutes les forces de son âme. Les journées ne marquaient pour elle, n'avaient du prix à ses yeux, que par les heures qu'elle passait le soir auprès de la persienne de sa chambre à épier les pas de Lucien qui, bien loin de se douter de tout le succès de sa démarche, venait passer des heures entières dans la rue de la Pompe.

Enfin, arriva sa troisième lettre; les premières avaient causé un vif plaisir, mais on n'avait pas eu la moindre tentation d'y répondre. Après avoir lu cette dernière, Bathilde[3] courut chercher une écritoire, la plaça sur une table, l'ouvrit, et commença à écrire sans se permettre de raison avec elle-même.