«—C'est un congé bien en règle, s'écria-t-il après avoir relu cette lettre terrible au moins cinq ou six fois. Je ne suis guère en état de faire une réponse quelconque, cependant le courrier de Paris passe demain matin à Darney et si ma lettre n'est pas ce soir à la poste, Mme de Chasteller ne la lira que dans quatre jours.»

Cette raison le décida. Là, au milieu du bois, avec un crayon qu'il trouva par hasard et en appuyant sur le liant du shako la troisième page de la lettre qui était restée en blanc, il fabriqua une réponse avec la même sagacité qui dirigeait toutes ses pensées depuis une heure. Il la jugea fort mauvaise. Elle lui déplaisait surtout, parce qu'elle n'indiquait aucune espérance, aucun moyen de retour à l'attaque—tant il y a toujours du fat dans le cœur d'un enfant de Paris! Il revint sur la route pour envoyer son domestique à Darney chercher un cahier de papier et ce qu'il faut pour écrire. Il écrivit sa réponse, et après qu'il eut envoyé Lafond la porter au bureau de la poste, il fut deux ou trois fois sur le point de galoper après lui pour la reprendre, tant elle lui semblait maladroite et peu propre à assurer le succès. Il passa la nuit à composer une troisième lettre qui, mise au net convenablement et écrite en caractères lisibles, se trouva avoir atteint la formidable longueur de sept pages. Par bonheur pour lui, le courrier de Paris avait passé quand cette seconde lettre arriva à Darney, et Mme de Chasteller ne reçut que la première. Sa simplicité, presque enfantine, le dévouement parlait, simple, sans effort, sans espoir, qu'elle respirait, firent un contraste charmant à ses yeux avec la prétendue fatuité de l'élégant sous-lieutenant. Elle s'était repentie bien souvent d'avoir écrit; la réponse qu'elle pouvait recevoir lui inspirait une sorte de terreur. Toutes ses craintes se trouvaient démenties de la manière la plus aimable.

[1]Le mot est rayé dans le manuscrit.

[2]Mot illisible.

[3]Mme de Chasteller.

* * *

La seule chose adroite que Lucien avait mise dans sa lettre était de supplier pour une réponse.

«—Accordez-moi mon pardon, madame, et je vous jure un silence éternel.»

«—Dois-je faire cette réponse, se disait Mme de Chasteller; ne serait-ce pas commencer une correspondance? Résister toujours au bonheur qui se présente, même le plus innocent, quel supplice! Quel vie triste! Ne suis-je déjà pas assez ennuyée par deux années de bouderie contre Paris?»

Cette réponse, si méditée, partit enfin; c'étaient des conseils sages donnés sous le nom de l'amitié. On l'exhortait à se garantir ou à se guérir d'une velléité que l'on ne croyait tout au plus qu'une fantaisie sans conséquence. Le ton de la lettre n'était pas tragique; Mme de Chasteller avait même voulu prendre celui d'une correspondance ordinaire, et sortir tout à fait des grandes phrases de la vertu outragée. Cette lettre était à peine à la poste, qu'elle reçut celle de sept pages écrites par Lucien avec tant de sens. Elle fut outrée de colère, et se repentit amèrement du ton de bonté qu'elle avait pris. Elle écrivit aussitôt quatre lignes pour prier M. Leuwen de ne pas continuer une correspondance sans objet; dans le cas contraire elle serait forcée de renvoyer les lettres sans les ouvrir. Forte de cette belle résolution, elle demanda ses chevaux et voulut se débarrasser de quelques visites. Elle débuta par les Serpierre; il lui sembla recevoir comme un coup dans la poitrine, près du cœur, en trouvant Lucien comme établi dans le salon de ces dames, et jouant avec les demoiselles en présence du père et de la mère, comme s'il eut été un véritable enfant.