M. Rey avait trop de sens pour croire à une telle sottise, et comme il se pouvait faire qu'il eût besoin de quelque histoire mieux bâtie pour détruire la position de Lucien dans les salons de Mmes de Puy-Laurens ou d'Hocquincourt, il avait écrit à M., chanoine de..., à Paris. Cette lettre avait été renvoyée à un vicaire de la paroisse sur laquelle résidait la famille de Lucien, et M. Rey attendait chaque jour une réponse détaillée.
Par les soins du même M. Rey, Lucien vit tomber son crédit dans la plupart des salons où il se présentait. Il y fut peu sensible, et ne s'arrêta même pas trop à cette idée, car le salon de Mme d'Hocquincourt faisait exception, et une brillante exception. Depuis le départ de M. d'Antin, Mme d'Hocquincourt avait si bien fait, que son tranquille mari avait pris Lucien en amitié particulière.
À dix heures ou dix heures et demie au plus tard, la décence et la peur de Mlle Bérard forçaient Lucien à quitter Mme de Chasteller.
Il était peu accoutumé à se coucher à cette heure, et allait chez Mme d'Hocquincourt.
Sur quoi il arriva deux choses: M. d'Antin, homme d'esprit, qui ne tenait pas infiniment à une femme plutôt qu'à une autre, voyant le rôle que Mme d'Hocquincourt lui préparait, reçut une lettre de Paris qui le forçait à un petit voyage. Le jour du départ, Mme d'Hocquincourt le trouva bien aimable; mais, à partir du même moment, Lucien le devint beaucoup moins. En vain le souvenir des conseils d'Ernest Déverloy lui disait: «Puisque Mme de Chasteller est une vertu, pourquoi ne pas avoir une maîtresse en deux volumes? Mme de Chasteller pour les plaisirs du cœur, et Mme d'Hocquincourt pour les instants moins métaphysiques.»
Il lui semblait qu'il mériterait d'être trompé par Mme de Chasteller s'il la trompait lui-même. La vraie raison de la vertu héroïque de notre héros, c'est que Mme de Chasteller, elle seule au monde, semblait une femme à ses yeux. Mme d'Hocquincourt n'était qu'importune pour lui, et il redoutait mortellement les tête-à-tête avec cette jeune femme, la plus jolie de la province. La froideur subite de ses discours après le départ de d'Antin, porta presque jusqu'à la passion le caprice de Mme d'Hocquincourt. Elle lui disait, même devant sa société, les choses les plus tendres.
Lucien avait l'air de les recevoir avec un sérieux glacial que rien ne pouvait dérider.
Cette folie de Mme d'Hocquincourt fut peut-être ce qui le fit le plus haïr parmi les hommes prétendus raisonnables de Nancy. M. de Wassignies, lui-même, homme de mérite, M. de Puy-Laurens, personnages d'une tout autre force de tête que de MM. de Pointcarré, de Sanréal, Roller, et parfaitement inaccessibles aux idées adroitement semées par M. Rey, commencèrent à trouver fort incommode ce petit étranger.
Telle commençait à être sa position, même dans le salon de Mme d'Hocquincourt, et il n'avait plus pour lui que l'amitié de M. de Lanfort et le cas que Mme de Puy-Laurens, inexorable sur l'esprit, faisait de son esprit.
Lorsqu'on sut que Mme Malibran, allant ramasser des thalers en Allemagne, allait passer à deux lieues de Nancy, M. de Sanréal eut l'idée d'organiser un concert. Ce fut une grande affaire qui lui coûta cher.