MM. de Puy-Laurens et de Pointcarré avaient reçu des pouvoirs, de «qui de droit», pour diriger les efforts des royalistes dans la province dont Nancy était le chef-lieu; Dupoirier ne devait être que l'humble secrétaire de cette commission ou plutôt de ce pouvoir occulte, lequel n'avait qu'une chose de raisonnable: il ne se divisait pas. Il était confié à M. de Puy-Laurens, en son absence à M. de Pointcarré, et, en l'absence de ce dernier, à M. Dupoirier, et cependant depuis un mois Dupoirier faisait tout. Il rendait des comptes fort légers aux deux titulaires de l'emploi, et ceux-ci ne se lâchaient pas trop. C'est qu'il avait l'art de leur faire entrevoir la guillotine, ou tout au moins le château de Ham, au bout de leurs menées, et ces messieurs qui n'avaient ni zèle, ni fanatisme, ni dévouement, étaient bien aises de laisser se compromettre ce bourgeois hardi et grossier, sauf à se brouiller avec lui et à tâcher de le jeter au bas de l'échelle, s'il y avait succès quelconque ou troisième restauration.

Dupoirier n'avait nulle haine contre Leuwen, mais dans son ardeur d'agir, puisqu'il s'était chargé de le faire déguerpir, il voulait fermement en venir à bout.

Lorsqu'il se débarrassa de la curiosité inquiète des deux commissaires, il n'avait encore aucun plan bien arrêté. Celui qu'il suivit ne se présenta en lui que par parties successives et à mesure qu'il se persuada que laisser avoir lieu un duel qu'il avait défendu au nom du roi serait une défaite marquée, un fiasco pour sa réputation et son influence en Lorraine, dans la moitié jeune du parti.

Il commença par confier sous le sceau du secret à Mmes de Serpierre, de Marcilly et de Puy-Laurens que Mme de Chasteller était plus malade qu'on ne le pensait, ou que sa maladie serait longue tout au moins. Il engagea Mme de Chasteller à souffrir un vésicatoire à la jambe, et l'empêcha ainsi de marcher pendant un mois.

Peu de jours après, il arriva chez elle d'un air sérieux qui devint sombre en lui tâtant le pouls, et il l'engagea à toutes les cérémonies religieuses qui en province sont comprises dans ce seul mot: se faire administrer. Tout Nancy retentit de ce grand événement et l'on peut juger de l'impression qu'il fit sur Leuwen: Mme de Chasteller était donc en danger de mort?

«—Mourir n'est-ce donc que cela? se disait Mme de Chasteller, qui était loin de se douter qu'elle n'avait qu'une fièvre fort ordinaire. La mort ne serait rien absolument si j'avais M. Leuwen, là, auprès de moi! Il me donnerait du courage, si je venais à en manquer. Au fait, la vie sans lui aurait eu peu de charme pour moi; on me fait bouder au fond de cette province ou avant lui j'étais si triste... Mais il n'est pas noble, mais il est soldat du juste-milieu, et, ce qui est encore pis, de la République!...»

Lucien, dans son désespoir, était allé mettre trois lettres à la poste de Darney, heureusement fort prudentes, lesquelles avaient été interceptées par Mlle Bérard, maintenant parfaitement d'accord avec le docteur Dupoirier. Leuwen ne quittait plus celui-ci.

Ce fut une fausse démarche; il était loin d'être assez savant en hypocrisie pour pouvoir se permettre la société intime d'un intrigant sans moralité.

Sans s'en douter, il l'offensa mortellement.

Le docteur, piqué de la naïveté du mépris de Lucien pour les fripons et les hypocrisies, parvint à le haïr.