Loin de mystifier Dupoirier, il eut toutes les peines du monde à ne pas tomber lui-même dans quelque ridicule.
«—Quoi? lui disait le docteur, vous, homme bien né, avec des mœurs élégantes, de la fortune, une jolie position dans le monde, une éducation délicate, vous vous jetez dans l'ignoble juste milieu; non pas dans la guerre véritable dont même les misères ont tant de noblesse et de charme pour les cœurs généreux, mais dans la guerre de maréchaussée, dans la guerre dont l'expédition de la rue Transnonain est la bataille de Marengo!
«—Mon cher chevalier, dit Lucien au docteur Billars, qui se scandalisait et se croyait obligé à une défense du juste milieu, mon cher chevalier, je vais raconter à M. Dupoirier quelques petits écarts de jeunesse que je vous confierai plus tard, mais que je préfère ne confier qu'à une personne à la fois.»
Malgré une déclaration aussi vive, il eut toutes les peines du monde à se défaire de M. Billars qui se sentait l'envie de parler politique.
Dupoirier continua comme s'il avait connu notre héros depuis des mois.
«—Vous allez végéter dans l'ennui et la petitesse d'une garnison. Un tel rôle n'est pas fait pour un homme comme vous. Quittez-le au plus vite.
«Le jour où on tirera le canon, le canon national, celui qui fera palpiter tous les cœurs français—le mien, monsieur, tout comme le vôtre—vous distribuerez quelques centaines de louis dans les bureaux, et vous serez sous-lieutenant, puisque déjà vous l'avez été une fois.
«Qu'importe à quelqu'un de votre trempe de faire la guerre comme sous-lieutenant ou comme capitaine? Laissez la petite vanité de l'épaulette aux demi-sots; la votre est de payer noblement sa dette à la patrie.
«L'essentiel, dans ce siècle douteux, est de l'aire preuve du seul genre de mérite qui ne soit pas susceptible d'hypocrisie.»
Ces choses d'une nature si personnelle et qui pouvaient paraître offensantes, perdent tout à être écrites. Il fallait les entendre raconter par un fanatique plein de fougue comme le docteur. Il savait donner aux choses les plus personnelles, aux conseils intimes les moins demandés, un tour si vif, si amusant, tellement éloigné de l'apparence de vouloir prendre un ton de supériorité, et les manières qui accompagnaient ces étranges paroles étaient si burlesques, les gestes d'une vulgarité si plaisante, que Lucien manqua tout à fait du courage nécessaire pour remettre le docteur à sa place, et c'est sur quoi le docteur comptait. Délivré tout à coup et d'une façon si imprévue, par un vieux médecin de province, de l'ennui qui l'accablait depuis six semaines: