«—Il est évident que si je reste homme raisonnable, je ne trouverai pas ici un pauvre petit salon où passer la soirée avec deux femmes. Ces gens-ci m'ont l'air à la fois trop fiers et trop bêtes pour comprendre la raison.
Républicain, je viens de me battre pour prouver que je ne le suis pas; il ne me reste d'autre mascarade dans cette triste garnison que celle d'ami des privilèges et de la religion qui les soutient.
On m'objectera la simplicité de mon nom bourgeois; je répondrai en montrant que j'ai de l'argent; le colonel Malher me pourchasse, parbleu! je vais essayer de le battre à coups de bonne compagnie. Ce docteur Dupoirier me sera fort utile; il m'a tout l'air de ces gens qui s'attachent aux privilégiés avec l'office de penser pour eux. Ce fut jadis le rôle de Cicéron auprès des praticiens de Rome, amollis et amoindris par un siècle d'aristocratie heureuse et tranquille.»
Le soir du jour où Lucien s'était permis une première sortie, le docteur était chez lui; il prêchait sur les ouvriers dont la misère devait renverser Louis-Philippe. Comme cinq heures sonnaient, il s'arrêta tout à coup au milieu d'une phrase commencée et se leva.
«—Qu'avez-vous donc, docteur? dit Lucien.
«—C'est le moment du salut!» Et le docteur lui expliqua cette cérémonie religieuse avec une voix pieuse, contrite, à peine articulée, qui faisait un étrange contraste avec la voix criarde, hardie, perçante, qui lui était si naturelle.
«—Que dirait-on de moi, cher docteur, si je vous accompagnais?
«—Bien ne vous ferait plus d'honneur, répondit celui-ci sans se fâcher le moins du monde du rire de Lucien, sans même s'en apercevoir; mais je dois en conscience m'opposer à cette seconde sortie comme je l'ai fait à la première. L'air frais du soir peut ramener l'inflammation, et si nous arrivons à offenser l'artère, bonsoir à la compagnie.
«—N'avez-vous pas d'autres objections?
«—Vous vous exposerez à des plaisanteries voltairiennes et ironiques de la part de vos camarades.