Avant chaque présentation, elle expliquait l'antiquité de la maison, et la personne que l'on illustrait ainsi entendait tous ses détails.
«—Ceci est bouffon, se disait Lucien, et adressé à moi qui évidemment ne suis pas noble et qu'on voit pour la première fois. À Paris ce serait une maladresse. Autant de visites à faire. Il faut que j'écrive ces détails héraldiques et historiques sur les maisons de ces dames, et je leur demanderai, pour la lire, l'histoire de cette province. C'est ce qu'on appelle vivre dans le passé.»
Dès le lendemain, Lucien, en tilbury, suivi de deux laquais à cheval, alla faire ses visites aux dames auxquelles il avait eu l'honneur d'être présenté la veille. Il fut parfaitement convenable, aussi arriva-t-il excédé d'ennui chez Mme de Serpierre. Il se consolait un peu en songeant qu'il allait trouver Mlle Théodelinde, la grande jeune fille.
Un laquais, vêtu d'une livrée verte trop longue de six pouces, l'introduisit dans un salon immense, assez bien meublé, mais mal éclairé.
Toute la famille se leva à son arrivée, et quoique d'une taille assez honnête, il se trouva, à la lettre, le plus petit.
Le père, vieillard en cheveux blancs, étonna Lucien. C'était absolument un père noble d'une troupe de comédie de province.
Il portait la croix de Saint-Louis, avec le liséré blanc de l'ordre du Lys.
Il parlait fort bien et avec une sorte de grâce, celle qui convient à un gentilhomme de soixante ans.
Tout alla fort bien jusqu'au moment où il dit à Lucien qu'il avait été lieutenant du roi, à Colmar.
À ce mot, notre héros éprouva un sentiment d'horreur que sa physionomie simple et bonne dut trahir à son insu, car le vieil officier se hâta de faire entendre d'un ton honnête, qu'il était resté tout à fait étranger à l'affaire du colonel Caron.