«Eh bien, cela est plus piquant que de recevoir de la boue d'une populace qui vous croit l'auteur de l'abominable pamphlet que vous portez en Normandie. À le bien prendre, c'est à l'insolence si provocante de ce fat de Torset qu'on a jeté cette boue. Si vous aviez été Anglais, cet accident vous eût trouvé presque insensible. Lord Wellington l'a éprouvé trois ou quatre fois dans sa vie.»

Coffe prit la main de Lucien, et Lucien pleura pour la seconde fois.

«—Et ce soldat, ce lancier qui m'a reconnu, qui a crié: à bas Leuwen!

«—Ce soldat a appris au peuple de Blois le nom de l'auteur de l'infâme pamphlet de Torset.

«—Mais comment sortir de la boue où je suis plongé, au moral comme au physique? s'écria Lucien avec la dernière amertume. Encore enfant, j'ai fait ce que j'ai pu pour être utile et estimable. J'ai travaillé dix heures par jour, pendant trois ans. Le métier de soldat conduit maintenant à une action comme celle de la rue Transnonain. Faut-il que le malheureux officier qui attendait l'époque de la guerre dans un régiment donne sa démission au milieu des balles d'une émeute?

«—Non, parbleu, et vous avez bien fait de quitter l'armée.

«—Me voici dans l'administration. Vous savez que je travaille en conscience, de neuf heures du matin à quatre heures. J'expédie bien vingt affaires, et souvent importantes. Si à dîner, je crains d'avoir oublié quelque chose d'urgent, au lieu de rester auprès du feu, avec ma mère, je reviens au bureau où je me fais maudire par le commis de garde qui ne m'attendait pas à ce moment. Pour ne pas faire de la peine à mon père, je me suis laissé entraîner dans cette exécrable mission. Me voilà obligé de calomnier un honnête homme, comme M. Mairobert, avec tous les moyens dont un gouvernement dispose; je suis couvert de boue et on me crie que mon âme est sur ma figure. Que devenir? Manger le bien gagné par mon père, ne rien faire, n'être bon à rien! Attendre ainsi la vieillesse et me mépriser moi-même. Que faire? Quel état prendre?

«—Quand on a le malheur de vivre sons un gouvernement fripon, un malheur plus grand, à mon sens, est de raisonner trop juste et de voir la vérité. L'agriculture et le commerce sont les seuls métiers indépendants. À vivre au milieu des champs, à cinquante lieues de Paris, parmi nos paysans qui sont encore des bêtes brutes, j'ai préféré le commerce. Il est vrai qu'il faut y supporter et partager certains usages sordides, établis par la barbarie du XVIle siècle et soutenus aujourd'hui par les gens âgés, avares et tristes, qui sont le fléau du commerce. Ces usages sont comme les cruautés du moyen âge, qui n'étaient pas des cruautés de leur temps et qui ne sont devenues telles que par les progrès de l'humanité. Mais enfin, ces usages sordides, dût-on finir par les trouver naturels, valent mieux que d'égorger des bourgeois tranquilles, rue Transnonain, ou, ce qui est pis et plus bas encore, justifier de telles choses dans les pamphlets que nous colportons.

«—Je devrai donc changer une troisième fois d'état!

«—Vous avez un mois pour songer à cela. Mais déserter au milieu du combat, ou vous embarquer à Rochefort comme vous en aviez l'idée, vous donnera aux yeux de la société une teinte de folie pusillanime dont vous ne vous laverez jamais. Aurez-vous le caractère de mépriser le jugement de la société au milieu de laquelle vous êtes né? Lord Byron n'a pas eu cette force. Le cardinal de Retz lui-même ne l'a pas eue. Napoléon, qui se croyait noble, a frémi devant l'opinion du faubourg Saint-Germain. Un faux pas, dans la situation où vous vous trouvez, vous conduit au suicide. Songez à ce que vous me disiez il y a un mois, de la haine adroite du ministre, à la tête de quarante espions de bonne compagnie.»