«—Vous plairait-il, monsieur, de lire cette lettre de S. E. le ministre de l'Intérieur?»

Le préfet la lut deux fois, très posément. Les deux jeunes gens se regardaient.

«—C'est une grand diable de chose que ces élections, dit le préfet, et qui depuis trois semaines m'empêche de dormir, moi qui, grâce à Dieu, en temps ordinaire, n'entends pas tomber ma dernière pantoufle. Si, entraîné par mon zèle pour le gouvernement du roi, je me laissais aller à quelque mesure un peu trop acerbe envers mes administrés, je perdrais la paix de l'âme. Ah! mes jeunes amis, conservez longtemps la paix de l'âme! Ne vous permettez jamais en administration la moindre action, je ne dis pas douteuse aux yeux de l'honneur, mais douteuse à vos propres yeux. Sans la paix de l'âme, y a-t-il possibilité de bonheur?»

Le souper était servi.

«—Ah! misérable, pensait Lucien, es-tu fait pour me torturer! et quoique mourant de faim, il éprouva une telle contraction de diaphragme qu'il ne put avaler une seule bouchée.

«—Mangez donc, monsieur le commissaire, disait le préfet. Imitez monsieur votre adjoint.

«—Secrétaire seulement, monsieur,» répliqua Coffe en continuant à manger comme un loup.

Ce mot jeté avec force parut cruel à Lucien. Il ne put s'empêcher de regarder son ami.

«—Vous ne voulez donc pas m'aider à porter l'infamie de ma mission?» disait ce regard.

Coffe ne comprit rien. C'était un homme parfaitement raisonnable, mais nullement délicat.