Ce bon préfet, si moral et si soigneux de ne pas se préparer des remords, articula enfin que le département était fort mal disposé, parce que huit pairs de France, dont deux étaient grands propriétaires, avaient fait nommer un nombre considérable de petits fonctionnaires, et les couvraient de leur protection.

«—Si vous étiez arrivés quinze jours plus tôt, nous eussions pu ménager quelques destitutions salutaires.

«—Mais, monsieur, n'avez-vous pas écrit dans ce sens au ministre? Il y est, je crois, question de la destitution d'une directrice de la poste aux lettres?

«—Mme Durand, la belle-mère de M. Duchodeau? La pauvre femme! Elle pense fort mal, il est vrai, mais cette destitution, si elle arrive à temps, fera peur à deux ou trois fonctionnaires du canton de Pourville; l'un est son gendre, et les autres ses cousins. Mais ce n'est pas là que sont mes grands besoins: c'est à Mélan, où, comme je viens d'avoir l'honneur de vous le montrer sur ma carte électorale, nous avons contre nous une majorité de vingt-sept voix au moins.

«—Mais, monsieur, j'ai dans mon portefeuille les copies de vos lettres. Si je ne me trompe, vous n'avez par parlé du canton de Mélan au ministre? interrompit Lucien.

«—Eh, monsieur le maître des requêtes, comment voulez-vous que j'écrive de telles choses? M. le comte d'Allevard, pair de France, ne voit-il pas votre ministre tous les jours? Ses lettres à son homme d'affaires, le bonhomme Ruffé, notaire, ne sont remplies que de choses qu'il a entendu dire la veille ou l'avant-veille, par son S. Ex. M. le comte de Vaize, quand il eut l'honneur de dîner avec Elle. Ces dîners sont fréquents, à ce qu'il parait. On n'écrit pas de telles choses, monsieur. Je suis père de famille. Demain, j'aurai l'honneur de vous présenter Mme de Riquebourg et mes quatre filles. Il faut songer à établir tout cela. Mon fils est sergent au 86e, depuis deux ans; il faut le faire nommer sous-lieutenant, et je vous avouerai franchement, monsieur le maître des requêtes, et sous le sceau de la confession, qu'un mot de M. d'Allevard peut me perdre, et M. d'Allevard qui veut détourner un chemin public qui passe dans son parc, protège tout le monde dans le canton de Mélan. Pour moi, monsieur le maître des requêtes, la simple perspective de changer de préfecture, serait un désastre. Les trois mariages que Mme de Riquebourg a ébauchés pour ses filles ne seraient plus possibles.»

Ce ne fut que vers les deux heures du matin que les questions pressantes de l'inflexible Coffe forcèrent le préfet à faire connaître une grande manœuvre à laquelle, depuis le commencement de la soirée, il renvoyait sans cesse.

«—C'est ma seule et unique ressource, messieurs, et si elle est connue, si l'on peut seulement s'en douter douze heures avant l'élection, tout est perdu. Car, messieurs, ce département est le plus mauvais de France. Vingt-sept abonnements au National et huit à la Tribune! Mais à vous, messieurs, qui avez l'oreille du ministre, je n'ai rien à cacher. Or donc, il faut savoir que je ne lancerai ma manœuvre électorale, je ne mettrai le feu à la mine que lorsque je verrai la nomination du président à demi décidée; si cela éclatait trop tôt, deux heures suffiraient pour perdre l'élection, comme aussi la position de votre très humble serviteur.

«Nous posons donc que nous portons pour candidat du gouvernement M. Jean-Pierre Bouleau, maître de forges à Champagnié; que nous avons pour rival, à chances probables et malheureusement plus que probables, M. Malot, ex-chef de bataillon de l'ex-garde nationale de Champagnié. Je dis ex, quoiqu'elle ne soit que suspendue, mais il fera beau jour quand elle s'assemblera de nouveau. Donc, messieurs. M. Bouleau, ami du gouvernement—car il a une peur du diable d'une réduction de droits sur les fers étrangers—et M. Malot, ennemi du gouvernement, négociant drapier et négociant en bois de construction et bois de chauffage. M. Malot a de fortes rentrées à opérer à Nantes. Deux heures avant le dépouillement du scrutin pour la nomination du président, un courrier de commerce, réellement parti de Nantes, lui apporte la nouvelle alarmante que deux négociants de là-bas que je connais bien et qui tiennent en leurs mains une partie de sa fortune, sont sur le point de sauter, et aliènent déjà leurs propriétés à leurs amis, moyennant des actes de vente antidatés. Mon homme perd la tête et plante là toutes les élections du monde...

«—Mais comment ferez-vous arriver un courrier réel de Nantes, précisément à point?