«—Je ne suis pas assez riche, monsieur. 12.000 francs et Paris me ruineraient avec ma nombreuse famille! La préfecture de Bordeaux, celle de Marseille, de Lyon, avec de bonnes dépenses secrètes: Lyon, par exemple, doit être excellentissime. Mais revenons à notre sujet, il se fait tard. Donc, je garantis dix voix, gagnées personnellement. Mon terrible évêque a un petit grand vicaire, fin matois et grand amateur de l'espèce. S'il convenait à Son Excellence de faire les frais, je remettrais 25 louis à M. Crochard, le grand vicaire, pour faire des aumônes à de pauvres prêtres. Vous me direz, monsieur, que donner de l'argent au parti jésuitique, c'est porter des ressources à l'ennemi. Mais ces 25 louis me donneront une dizaine de voix, dont M. Crochard dispose, et plutôt douze que dix.
«—Le Crochard prendra votre argent et se moquera de vous, dit Lucien.
«—Oh! que non! On ne se moque pas d'un préfet, répondit M. de Riquebourg en ricanant et choqué du mot. Nous avons certain dossier avec trois lettres originales du sieur Crochard. Il s'agit d'une petite fille du couvent de Saint-Denis-Sambucy. Je lui ai juré que j'avais brûlé ces lettres, lors d'un petit service qu'il m'a rendu auprès de l'évêque, mais le vieux Crochard n'en croit pas un mot.
«—Vous dites douze voix, ou au moins dix? demanda Leuwen.
«—Oui, monsieur, fit le préfet étonné.
«—Je vous donne ces 25 louis», et Lucien, s'approchant de la table, écrivit un bon de cette somme pour le caissier du ministère.
La mâchoire inférieure de M. de Riquebourg s'abaissa lentement; sa considération pour Leuwen ne connut plus de bornes.
«—Ma foi, monsieur, c'est y aller bon jeu bon argent. Encore autre chose: M. Rouleau a un neveu, avocat à Paris, et homme de lettres, qui a fait une pièce à l'Ambigu. Ce neveu, qui n'est point un sot, a reçu mille écus de son oncle pour faire des démarches en faveur du maintien du droit sur les fers. Il a écrit des articles de journaux à ce sujet. Enfin, il m'arrive une lettre de Paris qui m'annonce que M. Bouleau neveu sera nommé secrétaire général au ministère des Finances. Or, dix-sept électeurs libéraux,—je suis sur du chiffre,—ont des intérêts directs au ministère des Finances et Bouleau leur déclarera net que si l'on vote contre lui, son neveu s'en souviendra. Maintenant, monsieur le maître des requêtes, daignez jeter un coup d'œil sur le bordereau des votes:
| Électeurs inscrits | 613 |
| Présents au collège, au plus | 400 |
| Constitutionnets dont je suis sûr | 178 |
| Votants pour M. Malot, que je | |
| gagnerai personnetlement | 10 |
| Votes jésuites dirigés en secret | |
| par M. Crochard | 10 |
| Total | 198 |
«Il me manque deux voix et la nomination de M. Bouleau neveu aux finances me donne au moins six voix. Majorité, quatre voix. Ensuite, monsieur, si vous m'autorisez, dans un cas extrême, à promettre quatre destitutions, je pourrai promettre au ministre une majorité, non de quatre misérables voix, mais de douze et peut-être de dix-huit voix. Bouleau est un imbécile, qui, de la vie, n'a porté ombrage à personne. Il me répète bien tous les jours que personnellement il a une douzaine de voix, mais rien n'est moins clair. Tout cela coûte cher, monsieur, et je ne puis pas, moi, père de famille, faire la guerre absolument à mes dépens. Le ministre, par sa dépêche timbrée particulière, m'a ouvert un crédit de 1.200 francs pour les élections. Sur ce crédit, j'ai déjà dépensé 1.920 francs. Je pense que Son Excellence est trop juste pour me laisser sur les bras ces 720 francs?