Par de tels propos, et d'autres plus ridicules encore, Lucien et Coffe eurent toutes les peines du monde à renvoyer M. de Riquebourg à sa préfecture.

Les deux amis rentrèrent à onze heures et firent une lettre de deux lignes au ministre. Cette lettre, adressée à M. Leuwen père, fut jetée à la poste par Coffe. Le préfet fut bien étonné lorsque à onze heures trois quarts son huissier vint lui dire que M. le maître des requêtes n'avait pas remis des lettres pour Paris. Cet étonnement redoubla quand la directrice des postes ajouta qu'aucune dépêche adressée au ministre n'avait été apportée à la poste: ces faits plongèrent M. le préfet dans les plus graves soucis.

Le lendemain, à sept heures, il fit demander une audience à Lucien pour lui présenter le travail des destitutions. M. de Riquebourg en demandait sept; Lucien eut toutes les peines du monde à réduire ses demandes à quatre.

Pour la première fois, le préfet qui jusque-là avait été humble jusqu'à la servilité, voulut prendre un ton ferme et parla de responsabilité. À quoi Lucien répondit avec la dernière impertinence, et termina par refuser le dîner que le préfet avait fait préparer pour deux heures: un dîner d'amis intimes où il n'y avait que dix-sept personnes. Il alla faire une visite à Mme de Riquebourg et partit à midi précis comme le portaient les instructions qu'il s'était faites, et sans vouloir permettre au préfet de rentrer en matière.

Heureusement pour les voyageurs, la route traversait une suite de collines où ils firent deux lieues à pied, au grand scandale du postillon.

Cette effroyable activité de trente-six heures avait placé déjà bien loin le souvenir des huées et de la boue de Blois. Ils firent un grand détour pour aller voir les ruines de la célèbre abbaye de N... Ils les trouvèrent admirables, et ne purent, en véritables élèves de l'École polytechnique, résister à l'envie d'en mesurer quelques parties. Cette diversion délassa beaucoup les voyageurs. Le vulgaire et le plat qui avaient encombré leur cerveau furent emportés par les discussions sur la convenance de l'art gothique avec la religion.

«—Rien n'est bête comme votre église de la Madeleine, dont les journaux sont si fiers. Un temple grec respirant la gaieté et le bonheur, pour abriter les mystères terribles de la religion des épouvantements. Saint-Pierre de Rome lui-même n'est qu'une brillante absurdité; mais en 1500, lorsque Raphaël et Michel-Ange y travaillaient, Saint-Pierre n'était pas absurde. La religion de Léon X était gaie; le pape plaçait par la main de Raphaël, dans les ornements de sa galerie favorite, les amours du cygne et de Léda, répétées vingt fois. Saint-Pierre est devenu absurde depuis le jansénisme de Pascal, se reprochant le plaisir d'aimer sa sœur, et depuis que les plaisanteries de Voltaire ont resserré si étroitement le cercle des convenances religieuses comme nous disons dans le commerce.»

Le troisième jour, à midi, les voyageurs aperçurent à l'horizon les clochers pointus de Caen, chef-lieu du département où l'on redoutait tant l'élection de M. Mairobert.

La gaieté de Lucien tomba aussitôt; se tournant vers Coffe, avec un grand soupir:

«—Je pense tout haut avec vous, mon cher Coffe. J'ai toute honte bue..., vous m'avez vu pleurer... Quelle nouvelle infamie vais-je faire ici?