Un valet de chambre, vêtu avec un soin rare en province, les introduisit dans un salon élégant. Des portraits à l'huile de tous les membres de la famille royale ornaient ce salon, qui n'eût pas été déplacé dans une des maisons les plus luxueuses de Paris.
«—Ce renégat va nous faire attendre ici au moins dix minutes.
«—J'ai justement apporté le pamphlet composé de ses articles. S'il nous fait attendre plus de cinq minutes, il me trouvera plongé dans la lecture de ses ouvrages.»
Ces messieurs se chauffaient près de la cheminée, lorsque Lucien s'aperçut que les cinq minutes d'attente étaient expirées; il s'établit dans un fauteuil, tournant le dos à la porte, et continua la conversation, ayant à la main le pamphlet in-18, couvert de papier rouge.
On entendit un bruit léger. Lucien devint attentif à sa lecture. Une porte s'ouvrit, et Coffe, que la rencontre de ces deux fats amusait assez, vit paraître un être maigre, petit, très mince, fort élégant. Il était, dès le matin, en pantalon noir collant, avec des bas qui dessinaient la jambe la plus grêle, peut-être, de son département. À la vue du pamphlet que Lucien ne remit dans sa poche que quatre ou cinq mortelles minutes après l'entrée de M. de Séranville, la figure de celui-ci prit une couleur de rouge foncé. Coffe remarqua que les coins de sa bouche se contractaient. Le ton de Leuwen était froid, simple, militaire, un peu goguenard.
«—C'est singulier, pensait Coffe, comme l'habit militaire a besoin de peu de temps pour s'incruster dans le caractère du Français qui le porte. Voilà un enfant qui n'a été militaire—et quel militaire!—que pendant dix mois; et toute sa vie, sa jambe, ses bras trahiront le soldat. Il n'est pas étonnant que les Gaulois aient été le peuple le plus brave de l'antiquité. Le plaisir de porter un insigne militaire bouleverse ces gens-là, mais leur inspire aussi, avec la dernière violence, deux ou trois vertus auxquelles ils ne manquent jamais.»
Pendant ces réflexions philosophiques et peut-être légèrement curieuses, car Coffe était pauvre et y pensait souvent, la conversation entre Lucien et le préfet s'engageait sérieusement sur les élections.
Le petit préfet parlait lentement et avec une extrême affectation d'élégance; mais il était évident qu'il se contenait.
«—Vous plairait-il, monsieur le préfet, de me confier le bordereau de vos élections?»
M. de Séranville hésita évidemment et enfin avoua le savoir par cœur, mais ne l'avoir pas écrit.