«—Monsieur, voici la dépêche de Paris.
«—Parfait. J'ose espérer que vous n'avez aucune objection à faire contre M. de Crémieux?
«—Monsieur le général Fari et moi approuvons M. de Crémieux. S'il est élu au lieu de M. Mairobert, le général et moi vous remettons les cent mille francs. En attendant l'événement, dans quelles mains voulez-vous que je dépose la somme?
«—La calomnie veille autour de nous, monsieur. C'est déjà beaucoup que quatre personnes, quelque honorables qu'elles soient, sachent un secret dont l'opinion publique peut abuser. Je compte, monsieur, ajouta M. de Cerna en désignant Coffe, vous, moi et M. Disjonval. À quoi bon faire voir le détail à M. le général Fari, d'ailleurs si digne de toute considération?
«—Mais je suis trop jeune pour me charger seul de la responsabilité d'une dépense secrète aussi forte»—et avec beaucoup d'adresse, il fit consentir M. de Cerna à l'intervention du général.
Il fut donc convenu que les cent mille francs seraient déposés dans une cassette, dont le général Fari et M. Ledoyen, un ami de M. de Cerna, auraient chacun une clef.
À son retour à l'appartement situé vis-à-vis de la salle des Ursulines, Lucien trouva le général extrêmement rouge. L'heure approchait à laquelle il avait résolu d'aller déposer son vote, et il craignait d'être hué. Malgré ce souci personnel, il fut néanmoins sensible à la considération que lui témoignait M. de Cerna.
Sur ces entrefaites, on reçut de M. Disjonval un mot qui priait M. Leuwen de lui envoyer Coffe. Celui-ci revint une demi-heure après, et annonça qu'il venait de voir monter à cheval et courir au galop vingt agents s'en allant dans les campagnes chercher cent soixante électeurs légitimistes.
«—Voilà l'heure, dit tout à coup le général fort ému. Il endossa son uniforme et traversa la rue pour aller voter. La foule s'ouvrit devant lui. Le général entra dans la salle, et au moment où il approchait du bureau, des applaudissements éclatèrent parmi les électeurs Mairobertistes.
«—Ce n'est pas un plat coquin comme le préfet, disait-on tout haut. Il n'a que ses appointements pour vivre, et il a une famille à nourrir.»