Il partit d'un éclat de rire.
«—Qu'avez-vous donc?» lui demanda Coffe.
«—Rien. J'avais oublié le nom d'une belle dame pour qui j'ai une grande passion.
«—Je croyais que vous pensiez à l'accueil que va vous faire votre ministre.
«—Le diable l'emporte... Il me recevra froidement, me demandera l'état de mes déboursés et trouvera que c'est bien cher.
«—Tout dépend du rapport que ses espions lui auront fait sur votre mission. Votre conduite a été furieusement imprudente: vous avez donné pleinement dans cette folie de la première jeunesse qu'on appelle le zèle.»
Lucien avait à peu près deviné. Le comte de Vaize le reçut avec la politesse ordinaire, mais ne lui fit aucune question sur les élections, aucun compliment sur son voyage; il le traita absolument comme s'il l'avait vu la veille. À la fin de l'entretien, il gagna son bureau, occupé, durant son absence, par Desbacs, qui avait rempli sa place. Ce petit homme fut très froid en lui faisant la remise des affaires courantes, lui qui avant le voyage était à ses pieds. Lucien ne dit rien à Coffe qui travaillait dans une pièce voisine et qui, de son côté, éprouvait un accueil encore plus significatif. À cinq heures et demie, il l'appela pour aller dîner ensemble. Dès qu'ils furent seuls dans un cabinet de restaurant:
«—Eh bien? dit Lucien en riant.
«—Eh bien, tout ce que vous avez fait de bien et d'admirable pour tâcher de sauver une cause perdue, n'est qu'un péché splendide. Vous serez bien heureux si vous échappez au reproche de jacobinisme ou de carlisme. On en est encore dans les bureaux à trouver un nom pour votre crime; on n'est d'accord que sur son énormité. Tout le monde épie la façon dont le ministre vous traite. Vous vous êtes cassé le cou.
«—La France est bien heureuse, répondit Lucien gaiement, que ces coquins de ministres ne sachent pas profiter de cette folie de jeunesse que vous appelez le zèle. Je serais curieux de savoir si un général en chef traiterait de même un officier qui, dans une déroute, aurait fait mettre pied à terre à un régiment de dragons, pour marcher à l'assaut d'une batterie enfilant la grande route et tuant horriblement de monde?»