«—Ce M. Coffe me fait l'effet d'un méchant homme, dit Mme Leuwen.
«—Maman, vous vous trompez. Ce n'est qu'un homme découragé. S'il avait quatre cents francs de rente, il se retirerait dans les rochers de la Sainte-Baume, à quelques lieues de Marseille. Il est dommage que vous ayez cette opinion de lui, car je voulais obtenir de mon père qu'il entendît le récit de ma campagne, fait par ce fidèle aide de camp qui souvent n'a pas été de la même opinion que moi. Et jamais je n'obtiendrai une seconde séance de mon père, si vous ne la sollicitez avec moi.
«—Mais cela m'intéresse, répliqua M. Leuwen. Si votre Coffe veut venir dîner ici demain, serons-nous seuls? demanda-t-il à sa femme.
«—Nous avions un demi-engagement avec Mme de Thémines.
«—Nous dînerons ici, nous trois et M. Coffe. S'il est du genre ennuyeux, comme je le crains, il le sera moins à table. La porte sera fermée, et nous serons servis par Anselme.»
Lucien amena Coffe le lendemain, mais non sans peine.
Par la froideur et la simplicité de son récit, il fit la conquête de M. Leuwen.
«—Je vous remercie, monsieur, lui dit-il, de n'être pas Gascon. J'ai une indigestion de gens hâbleurs qui sont tou jours surs du succès du lendemain sauf à vous servir une platitude, lorsque le lendemain vous leur reprochez la défaite.»
Mme Leuwen était enchantée d'avoir une seconde édition des prouesses de son fils. Et à neuf heures, comme Coffe voulait se retirer, M. Leuwen insista pour le conduire dans sa loge à l'Opéra. Avant la fin de la soirée, le député de l'Aveyron lui dit:
«—Je suis bien fâché que vous soyez au ministère. Je vous aurais offert une place de quatre mille francs chez moi. Depuis la mort de ce pauvre Van Peters, je ne travaille pas assez, et depuis la sotte conduite du comte de Vaize, à l'égard de ce héros-là, fit-il en désignant son fils, je me sens une velléité de faire six semaines de demi-opposition. Morbleu, monsieur le ministre, vous me paierez votre sottise. Il serait indigne de moi de me venger comme votre banquier. Toute vengeance coûte à qui se venge, et comme banquier, je ne puis sacrifier un iota sur la probité.»