«—Il a cette importance épaisse et sotte qui plaît tant à la Chambre des députés, et puis le degré juste de grossièreté, et d'esprit cauteleux à la Villèle, pour être de plain-pied et à deux de jeu avec l'immense majorité du Parlement.
«—Dès que, dans une affaire quelconque, un homme ne se rendra pas à un bénéfice d'argent, à une place pour sa famille, ou à quelques croix, il criera à l'hypocrisie. Il dit n'avoir jamais vu que trois dupes en France, MM. de la Fayette, Dupont de l'Eure et Dupont de Nemours, qui entendait le langage des oiseaux. S'il avait encore quelque esprit, quelque instruction, quelque vivacité..., il pourrait faire illusion. Mais le moins clairvoyant aperçoit tout de suite le marchand de gingembre enrichi qui veut devenir duc. Le comte de Vaize est un Voltaire pour l'esprit et un J.-J. Rousseau pour le sentiment romanesque à côté de M. Grandet.»
Depuis le grand succès que son second discours à la Chambre avait valu à M. Leuwen, Lucien remarqua qu'il était un tout autre personnage dans le salon de Mme Grandet. Il y était accueilli avec de grandes démonstrations et il ne tenait qu'à lui de pousser plus loin les choses. Pendant ce temps, sa position de secrétaire d'un ministre turlupiné par son père, était devenue fort délicate. Comme par un accord tacite, ils ne se parlaient presque plus que pour se dire des choses polies. Un garçon de bureau portait les papiers d'un cabinet à l'autre. Pour lui marquer sa confiance, le ministre l'accablait des grandes affaires du ministère.
«—Croit-il arriver à me faire crier grâce?»
Et il travailla autant que trois chefs de bureau. Il arrivait le matin à sept heures, et, bien des fois, pendant le dîner, il faisait faire des copies dans le comptoir de son père, et retournait le soir au ministère pour les placer sur le bureau de Son Excellence. Mme de Vaize le faisait appeler trois ou quatre fois par semaine et lui volait un temps précieux pour ses paperasses. Mme Grandet trouvait aussi des prétextes fréquents pour le voir dans la journée. Par amitié et par reconnaissance pour son père, Lucien cherchait à profiter de ces occasions pour se donner les apparences d'un amour vrai. Bien plus, pour plaire à Mme Grandet, il était devenu d'une recherche extrême dans sa toilette; il marquait parmi les jeunes gens de Paris qui mettent le plus de soin à s'habiller.
Tout cet ensemble de choses durait depuis environ six semaines, quand, un beau jour Mme Grandet écrivit à M. Leuwen pour lui demander une heure de conversation, le lendemain à dix heures, chez Mme de Thémines. Au début de l'entretien, elle commença par des protestations infinies. M. Leuwen restait grave et impassible. Il comptait les minutes à la pendule de la cheminée. Enfin, ouvertement, Mme Grandet lui demanda un ministère pour son mari.
«—Le roi aime beaucoup M. Grandet, ajouta-t-elle, et serait fort content de le voir arriver aux grandes affaires. Nous avons, de cette bienveillance du Château, des preuves que je vous détaillerai si vous le souhaitez et m'en accordez le loisir.»
À ces mots, M. Leuwen prit un air extrêmement froid; la scène commençait à l'amuser. Mme Grandet, alarmée et presque décontenancée, malgré la ténacité de son esprit, qui ne s'effarouchait pas pour peu de chose, se mit à parler de l'amitié réciproque des deux familles.
À ces phrases affectueuses qui demandaient un signe d'assentiment, M. Leuwen resta silencieux. La chose en vint à ce point de gravité, que Mme Grandet prit le parti de demander ce qu'il pouvait y avoir contre elle. M. Leuwen, qui depuis trois quarts d'heure gardait le silence, avait toutes les peines du monde en ce moment à ne pas éclater de rire.
«—Si je ris, pensait-il, elle s'apercevra que je me moque d'elle, et je manque l'occasion d'avoir le vrai tirant d'eau de cette vertu si célèbre.»