«—Ce petit sot peut se raviser il, va venir dans un quart d'heure, se dit-elle; il vaut mieux qu'il voie sa lettre non ouverte. Mais ce qui vaut encore mieux, c'est qu'il ne me trouvât pas même chez moi.»
Elle sonna et donna l'ordre de faire atteler. Le billet de Lucien était sur un petit guéridon, à côté de son fauteuil; à chaque instant elle le regardait malgré elle.
On vint lui dire que la voiture était prête. Comme le domestique sortait, elle se précipita sur la lettre et l'ouvrit avec un mouvement de fureur, et sans s'être, pour ainsi dire, permis cette action. La jeune femme l'emportait sur la capacité politique. Celte lettre si froide mit Mme Grandet dans un état impossible à décrire. Nous ferons observer, pour l'excuser un peu, qu'à vingt-six ans, l'âge qu'elle avait à ce moment, elle n'avait encore jamais aimé. Elle s'était même sévèrement interdit ces amitiés galantes qui peuvent conduire à l'amour. Maintenant l'amour prenait sa revanche, et depuis dix-huit heures, l'orgueil le plus invétéré, le plus fortifié par l'habitude, lui disputait le cœur de cette Mme Grandet dont la tenue dans le monde était si imposante et le nom si haut placé dans les annales de la vertu contemporaine. Jamais tempête de l'âme ne fut plus pénible à chaque reprise de cette affreuse douleur; le pauvre orgueil était battu et perdait du terrain. Il y avait trop longtemps qu'elle lui obéissait en aveugle. Tout à coup, cette habitude de l'âme et la passion cruelle qui se disputaient son cœur, réunirent leurs efforts pour la mettre au désespoir. Quoi! voir ses ordres éludés, désobéis, méprisés par un homme!
«—Mais il ne sait donc pas vivre?» se disait-elle.
Enfin, après deux heures passées au milieu de souffrances atroces et d'autant plus poignantes qu'elles étaient ressenties pour la première fois dans un transport de véritable désespoir, elle descendit de chez elle et monta en voiture. Mais à peine y fut-elle, qu'elle changea d'avis.
«—S'il vient, il ne me trouvera pas! Rue de Grenelle, au ministère de l'Intérieur,» cria-t-elle au valet de pied.
Elle, rassasiée de flatteries, d'hommages, de respect et de la considération des hommes les plus considérables de Paris, osa aller chercher elle-même Lucien à son bureau.
Quand Lucien vit Mme Grandet entrer dans son bureau, l'humeur la plus vive s'empara de lui:
«—Je n'aurai donc jamais la paix avec cette femme! Elle me prend sans doute pour un des valets qui l'entourent. Mon billet a dû pourtant la convaincre que je ne voulais pas la voir!»
Mme Grandet se jeta dans un fauteuil, avec toute la fierté d'une personne qui, depuis six ans, dépense chaque année cent vingt mille francs sur le pavé de Paris. Cette attitude saisit Lucien et toute sympathie fut détruite chez lui.