«—Mais, mon père, répondit Lucien comme revenant de bien loin, il n'est nullement question de mariage.

«—Eh bien, si vous ne songez pas au mariage, moi j'y songerai. Réfléchissez à ceci: je puis vous marier à une fille riche et pas plus sotte qu'une pauvre, car il est fort possible qu'après moi vous ne soyez pas riche. Ce peuple-ci est si fou, qu'avec une épaulette, une fortune bornée est très supportable pour l'amour-propre. La pauvreté n'est que la pauvreté, ce n'est pas grand'chose; il n'y a pas le mépris. Mais tu croiras ces choses-là, dit M. Leuwen en changeant de ton, quand tu les auras vues toi-même... Je dois te sembler un radoteur. Donc, brave sous-lieutenant, vous ne voulez plus de l'état militaire?

«—Puisque vous êtes si bon que de raisonner avec moi, au lieu de commander, non, je ne veux plus de l'état militaire en temps de paix, c'est-à-dire passer ma soirée à jouer au billard et à m'enivrer au café, et encore avec défense de prendre, sur la table de marbre mal essuyée, d'autre journal que le Journal de Paris.

«Dès que nous sommes trois officiers à nous promener ensemble, un au moins peut passer pour espion dans l'esprit des deux autres.

«Le colonel, autrefois intrépide soldat, s'est transformé, sous la baguette du juste-milieu, en commissaire de police.»

M. Leuwen père sourit comme malgré lui.

Lucien comprit et ajouta avec empressement:

«—Je ne prétends point tromper un homme aussi clairvoyant; je ne l'ai jamais prétendu, croyez-le bien, mon père. Mais enfin il fallait bien commencer mon conte par un bout.

«Ce n'est donc point pour des motifs raisonnables que, si vous le permettez, je quitterai l'état militaire, mais cependant c'est une démarche raisonnable. Je sais donner un coup de lance et commander à cinquante hommes qui donnent des coups de lance; je sais vivre convenablement avec trente-cinq camarades, dont cinq ou six font des rapports de police. Je sais donc le métier. Si la guerre survient, mais une vraie guerre, dans laquelle le général en chef ne trahisse pas son armée, je demanderai la permission de faire une campagne ou deux. La guerre, suivant moi, ne peut pas durer davantage, si le général en chef ressemble un peu à Washington. Si ce n'est qu'un pillard habile et brave, comme..., je me retirerai une seconde fois.

«—Ah! c'est là votre politique, reprit son père avec ironie. Diable! c'est de la haute vertu! Mais la politique, c'est bien long! Que voulez-vous, pour vous, personnellement?