«—Ah! vous êtes un élève de l'École polytechnique! Mais vous êtes un élève chassé et sans doute pas très fort en géométrie.»
Il invoqua des expériences, on mesura des distances sur le billard. Mme Grandet eut l'occasion d'étaler de charmantes poses et de jeter des éclats de voix. De ce moment, Lucien fut vraiment bien; Mme Grandet ne quitta les expériences que pour lui offrir de faire une partie de billard avec elle.
Sur les dix heures, il vint assez de monde, et sur les onze heures, M. Grandet arriva avec un ministre. Bientôt survint un second ministre, et, sur ses pas, les trois ou quatre députés les plus influents. Cinq ou six savants qui se trouvaient là, se mirent à faire bravement la cour aux Ministres et même aux députés. Ils eurent aussitôt pour rivaux deux ou trois littérateurs célèbres, un peu moins plats dans la forme, et, peut-être, plus esclaves au fond, mais cachant leur bassesse sous une urbanité parfaite. Ils débitaient d'une voix périodique et adoucie des compliments indirects et admirables de délicatesse.
À ce moment, Mme Grandet vint, du bout du salon, adresser la parole à Lucien.
«—Voilà une impertinence, se dit-il en riant. Où diable a-t-elle pris cette attention délicate? Serais-je duc sans le savoir?»
Les députés étaient devenus abondants dans le salon. Ils parlaient haut et cherchaient à faire du bruit. Ils levaient le plus possible leurs têtes grisonnantes et essayaient de se donner des mouvements brusques. L'un posait sa belle boîte d'or sur la table où il jouait de façon à faire retourner les voisins; un autre s'établissait sur sa chaise, la faisait remuer à chaque instant sur le parquet, sans égard pour les oreilles des personnes présentes.
Ils avaient tous l'importance du gros propriétaire qui vient de renouveler un bail avantageux.
Celui qui se remuait avec tant de bruit sur sa chaise vint, un instant après, dans la salle de billard et demanda à Lucien la Gazette de France qu'il lisait. Il pria pour ce petit service d'un air si bas, que notre héros en fut tout attendri. Cet ensemble lui rappelait Nancy.
Il sortit de sa rêverie en entendant rire à ses côtés. Un écrivain célèbre racontait une anecdote fort plaisante sur l'abbé Barthélemy, auteur du Voyage d'Anacharsis; puis vint une anecdote sur Marmontel, ensuite une troisième sur l'abbé Delille.
«—Le fond de toute cette gaieté est sec et triste. Ces gens d'académie ne vivent que sur les ridicules de leurs prédécesseurs. Ils mourront banqueroutiers, eux et leurs successeurs. Ils sont trop timides, même pour faire des sottises.»