En arrivant à Milan, la police du pays m’a dit qu’il était connu de tous les doctes que Stendhal et B. étaient synonymes, en vertu de quoi elle me priait de vider les Etats de S. M. apostolique dans douze heures. Je n’ai jamais trouvé tant de tendresse chez mes amis de Milan. Plusieurs voulaient répondre de moi et pour moi. J’ai refusé et me voici au pied du Simplon.

Venise m’a charmé. Quel tableau que l’Assomption du Titien[317]! Le tombeau de Canova[318] est à la fois le tombeau de la sculpture. L’exécrabilité des statues prouve que cet art est mort avec ce grand homme.

M. Hayez[319], peintre vénitien à Milan, me semble vieux moins que le premier peintre vivant. Ses couleurs réjouissent la vue comme celles de Bassan et chacun de ses personnages montre une nuance de passion. Quelques pieds, quelques mains sont mal emmanchés. Que m’importe! Voyez la Prédication de Pierre l’Ermite, que de crédulité sur ces visages! Ce peintre m’apprend quelque chose de nouveau sur les passions qu’il peint. A propos de bons tableaux j’ai oublié mon tableau de Saint-Paul chez M. Vieusseux. Si vous y songez, rapportez-moi ce chef-d’œuvre, mais surtout remerciez infiniment MM. Vieusseux, Salvagnoli, etc., de la bonté avec laquelle ils ont bien voulu me faire accueil. Faites, je vous prie, trois ou quatre phrases sur ce thème et avec quatre dièzes à la clé.

Dites à Mesdames les marquises Bartoli que je n’ai rien trouvé à Venise ou à Milan d’aussi aimable que leur accueil. Là aussi faites des phrases, surtout envers cette pauvre jeune marquise qui s’est imaginé trouver dans la patrie de Cimarosa les douces mélodies de Mozart.

Que n’avons-nous pas dit de Madame de Tévas avec Miss Woodcock? J’ai raconté toute l’intrigue de....; j’ai longuement parlé à Gertrude. Figurez-vous que le roman attendu avec tant d’impatience n’est pas encore arrivé à Milan, que je me suis repenti de ne l’avoir pas apporté. Mlle Woodcock me demandait si son caractère était peint à propos d’une des trois héroïnes. Je vois que non, lui ai-je dit. Ai-je deviné? Demandez à Madame de Tévas?

C’est vous apparemment, Monsieur et cher ami, ou cher ami tout court, si vous le permettez, que je dois remercier pour deux épîtres de finances que j’ai reçues à Venise. Tenez compte des ports de lettres que vous ont coûtés les dites épîtres. Quand vous reverrez le pays de la vanité, n’oubliez pas que M. de Barral, rue Favart nº 8, place des Italiens, vous donnera l’adresse de votre très humble serviteur. J’ai passé mes soirées à Venise, avec le grand poète Buratti. Quelle différence de cet homme de génie à tous nos gens à chaleur artificielle! Jamais je ne rapportai à Paris un plus profond dégoût pour ce qu’on y admire; voilà ce qu’il faudra bien cacher. Hayez me semble l’emporter même sur Schnetz. Que dire de M. Buratti comparé à M. Soumet ou à Mme Tastu[320]?

LXXVIII
Au Baron de Mareste.

Paris, le 6 juillet 1828.

Vous savez que de M. de Boisberti m’avait comme nommé à une place de 1,700 francs aux Archives du royaume.

Les Archives ont passé à M. le vicomte Siméon. M. Palhuy m’a recommandé à son collègue, le chef de bureau qui a hérité des archives.