Civita-Vecchia, 8 juillet 1841.
Je vous prie, Monsieur, d’excuser le long retard de ma réponse. M...[365] m’a remis la lettre que vous m’avez fait l’honneur de m’écrire au moment où l’on me soumettait à huit saignées. C’est un accès de goutte. Je n’ai presque plus la faculté de penser.
Puisque le hasard a fait tomber mes idées sous vos yeux, je vous dirai que la décadence de la langue latine[366] après Claudien me représente l’état du français de 1800 à 1841.
On ne disait plus par exemple: «Les pauvres assiègeaient le palais des riches, mais la pauvreté assiège le palais de la richesse.»
Faute d’idées, on s’attachait à Ségur. Voilà le grand vice du moment. Ou je me trompe fort, ou la prolixité de nos grands prosateurs ne sera que de l’ennui pour 1880.
Si vous aviez des doutes, monsieur, supposez la première page du Henri IV de Tallemant des Réaux traduite en français de 1841 par un des grands prosateurs actuels. Cette page de Tallemant produirait six pages de M. Villemain. Je choisis exprès un homme de talent.
Cette idée m’a porté à faire attention au fond et non à la forme. Plût à Dieu, au milieu de l’ennui actuel, qu’il nous arrivât un bon livre écrit en patois auvergnat ou en provençal. Voyez ce que produiraient nos prosateurs traduits en allemand ou en italien.
Adieu, monsieur, je me réserve de vous répondre encore quand je serai moins tourmenté.
Agréez l’hommage de mes sentiments les plus distingués.
H. Beyle[367].