J’aurais dû faire le galant auprès de Mme Montcortin, cela n’était pas dangereux—jamais je n’aurais réussi, car elle s’en tenait à ses deux hommes et avait une peur effroyable de devenir grosse. Mais je la regardais comme une chose et non pas comme un être. Elle se vengea en répétant trois ou quatre fois par semaine que j’étais un être léger, presque fou. Elle faisait le thé, et il est très vrai que, fort souvent, je ne lui parlais qu’au moment où elle m’offrait le thé.

La quantité des personnes auxquelles il fallait demander de leurs nouvelles en entrant dans ce salon me décourageait tout à fait.

Entre les quinze ou vingt petites-filles de M. de Lafayette ou leurs amies, presque toutes blondes au teint éclatant et à la figure commune (il est vrai que j’arrivais d’Italie) qui étaient rangées en bataille sur le divan bleu, il fallait saluer:

Mme la comtesse de Tracy, 63 ans; M. le comte de Tracy, 60 ans; le général Lafayette, et son fils Georges Washington Lafayette[64].

Mme de Tracy, mon amie, M. Victor de Tracy, né vers 1785—(Madame Sarah de Tracy, sa femme, jeune et brillante, un modèle de la beauté délicate anglaise, un peu trop maigre) et deux filles, mesdames Georges de Lafayette et de Laubépin. Il fallait saluer aussi M. de Laubépin, auteur, avec un moine qu’il nourrit, du Mémorial. Toujours présent, il dit huit ou dix mots par soirée.

Je pris longtemps Mme Georges de Lafayette pour une religieuse que madame de Tracy avait retirée chez elle par charité. Avec cette tournure, elle a des idées arrêtées avec aspérité comme si elle était janséniste. Or, elle avait quatre ou cinq filles au moins; Mme de Maubourg, fille de M. Lafayette, en avait cinq ou six. Il m’a fallu dix ans pour les distinguer les unes des autres; toutes ces figures blondes disaient des choses parfaitement convenables, mais pour moi, à dormir debout, accoutumé que j’étais aux yeux parlants et au caractère décidé des belles Milanaises, et plus anciennement à l’adorable simplicité des bonnes Allemandes—j’ai été intendant à Sagan (Silésie) et à Brunswick.

M. de Tracy avait été l’ami intime du célèbre Cabanis, le père du matérialisme, dont le livre: Rapport du physique et du moral, avait été ma bible à seize ans. Madame Cabanis et sa fille, haute de six pieds et malgré cela fort aimable, paraissaient dans ce salon. M. de Tracy me mena chez elle, rue des Vieilles-Tuileries, au diable; j’en fus chassé par la chaleur. Dans ce temps-là, j’avais toute la délicatesse italienne. Une chambre fermée et dedans dix personnes assises suffisaient pour me donner un malaise affreux, et presque me faire tomber. Qu’on juge de la chambre bien fermée avec un feu d’enfer.

Je n’insistais pas assez sur ce défaut physique; le feu me chassa de chez madame Cabanis, M. de Tracy ne me l’a jamais pardonné. J’aurais pu dire un mot à Mme la comtesse de Tracy, mais en ce temps-là, j’étais gauche à plaisir et même un peu en ce temps-ci.

Mlle Cabanis, malgré ses six pieds, voulait se marier; elle épousa un petit danseur avec une perruque bien soignée, monsieur Dupaty[65], prétendu sculpteur, auteur du Louis XIII de la place Royale, à cheval sur une espèce de mulet.

Ce mulet est un cheval arabe que je voyais beaucoup chez M. Dupaty. Ce pauvre cheval se morfondait dans un coin de l’atelier. M. Dupaty me faisait grand accueil comme écrivain sur l’Italie et auteur d’une histoire de la Peinture. Il était difficile d’être plus convenable, et plus vide de chaleur, d’imprévu, d’élan, etc., que ce brave homme. Le dernier des métiers pour ces Parisiens si soignés, si propres, si convenables, c’est la sculpture.