Le lendemain, quand on m’éveilla, à huit heures, il pleuvait à verse. La chose à laquelle je voulais me forcer était si pénible, que je me souviens encore du combat. Je ne vis point ce spectacle atroce.

CHAPITRE VIII

A mon retour à Paris, vers le mois de décembre, il se trouva que je prenais un peu plus d’intérêt aux hommes et aux choses. Je vois aujourd’hui que c’est parce que je savais qu’indépendamment de ce que j’avais laissé à Milan, je pouvais trouver un peu de bonheur ou du moins d’amusement autre part. Cet amusement était la petite maison de miss Appleby.

Mais je n’eus pas assez de bon sens pour arranger systématiquement ma vie. Le hasard guidait toujours mes relations. Par exemple:

Il y avait une fois un ministre de la guerre à Naples qui s’appelait Michevaux. Ce pauvre officier de fortune était, je pense, de Liège. Il laissa à ses deux fils des pensions de la cour; à Naples, on compte sur les grâces du roi comme sur un patrimoine.

Le chevalier Alexandre Miniorini[79] dînait à la table d’hôte du nº 47, rue de Richelieu. C’est un beau garçon qui a l’apparence flegmatique d’un Hollandais. Il était consumé de chagrins. Lors de la Révolution, en 1820, il était tranquille à Naples et royaliste.

Francesco, prince royal et depuis le plus méprisé des Kings, était régent et protecteur spécial du chevalier de Miniorini. Il le fit appeler et le pria, en le tutoyant, d’accepter la place de ministre à Dresde, de laquelle l’apathique Miniorini ne se souciait nullement. Cependant, comme il n’avait pas le courage de déplaire à une altesse royale et à un prince héréditaire, il alla à Dresde. Bientôt Francesco l’exila, le condamna à mort, je crois, ou du moins lui confisqua ses pensions.

Sans aucun esprit ou disposition pour rien, le chevalier a été un bourreau pour lui-même: il a longtemps travaillé dix-huit heures par jour, comme un Anglais, pour devenir peintre, musicien, métaphysicien, que sais-je? Cette éducation était dirigée comme pour faire pièce à la logique.

Je sais ses étonnants travaux d’une actrice de mes amies qui, de sa fenêtre, voyait ce beau jeune homme travailler de cinq heures du matin à cinq heures du soir à la peinture, et ensuite, lire toute la soirée. De ces travaux effroyables, il était resté au chevalier l’art d’accompagner supérieurement au piano et assez de bon sens et de bon goût musical, comme on voudra, pour n’être pas dupe tout à fait de la crème fouettée et des fanfaronnades de Rossini. Dès qu’il voulait raisonner, cet esprit faible, accablé de fausse science, tombait dans les sottises les plus comiques. En politique, surtout, il était curieux. Au reste, je n’ai jamais rien connu de plus poétique et de plus absurde que le libéral italien ou carbonaro qui, de 1821 à 1830, remplissait les salons libéraux de Paris.

Un soir, après dîner, Miniorini monta chez lui. Deux heures après, ne le voyant pas venir au café de Foy, où l’un de nous qui avait perdu le café le payait, nous montâmes chez lui. Il avait le scolozisme; après dîner, la douleur locale avait redoublé; cet esprit flegmatique et triste s’était mis à considérer toutes les misères, y compris la misère de l’argent. La douleur l’avait accablé. Un autre se serait tué; quant à lui, il se serait contenté de mourir évanoui, si à grand’peine nous ne l’eussions réveillé.