Un des hommes qui ne m’a pas compris et, peut-être, à tout prendre, celui de tous que j’ai le plus aimé (il réalisait mon idéal, comme a dit je ne sais quelle bête emphatique), c’est Andréa Corner, de Venise, ami et aide de camp du prince Eugène à Milan.
J’étais en 1811, ami intime du comte Widmann, capitaine de la compagnie des gardes de Venise (j’étais l’amant de sa maîtresse). Je revis l’aimable Widmann à Moscou, où il me demanda tout uniment de le faire sénateur du royaume d’Italie. On me croyait alors favori de M. le comte Daru, mon cousin, qui ne m’a jamais aimé, au contraire; en 1811, Widmann me fit connaître Corner, qui me frappa comme une belle figure de Paul Véronèse.
Le comte Corner a mangé cinq millions, dit-on. Il a fait des actions de la générosité la plus rare et les plus opposées au caractère de l’homme du monde français. Quant à la bravoure, il a eu les deux croix de la main de Napoléon (croix de fer et légion d’honneur).
C’est lui qui disait si naïvement à quatre heures du soir le jour de la bataille de la Moskowa (19 septembre 1812): «Mais cette diable de bataille ne finira donc jamais!» Widmann ou Miniorini me le dit le lendemain.
Aucun des Français si braves, mais si affectés que j’ai connus à l’armée alors, par exemple le général Caulaincourt, le général Monbrun, etc., n’aurait osé dire un tel mot, pas même M. le duc de Frioul (Michel Duroc). Il avait cependant un naturel bien rare dans le caractère, mais pour cette qualité commune, pour l’esprit amusant, il était bien loin d’Andréa Corner.
Cet homme aimable était alors à Paris sans argent, commençant à devenir chauve. Tout lui manquait à trente-huit ans, à l’âge où, quand on est désabusé, l’ennemi commence à poindre. Aussi,—et c’est le seul défaut que je lui aie jamais vu,—quelquefois le soir il se promenait seul, un peu ivre, au milieu du jardin, alors sombre, du Palais-Royal.
C’est la fin de tous les illustres malheureux: les princes détrônés, M. Pitt voyant les succès de Napoléon et apprenant la bataille d’Austerlitz.
2 juillet 1832.
Lussinge, l’homme le plus prudent que j’aie connu, voulant s’assurer un co-promeneur pour tous les matins, avait la plus grande répugnance à me donner des connaissances.
Il me mena cependant chez M. de Maisonnette[82], l’un des êtres les plus singuliers que j’aie vus à Paris. Il est maigre, fort petit comme un Espagnol, il en a l’œil vif et la bravoure irritable.