Mon cher papa,
Je viens encore te parler argent, mais j’espère que c’est pour la dernière fois.
Le général M. X...[128], qui va partir pour son inspection, qui voulait me rengager avec lui, et qui ne cesse de m’accabler de bontés m’a invité à aller pour six jours à Belleville et à Fontainebleau. Au lieu de six jours, j’en ai passé huit, il m’a fallu prendre un cabriolet pour aller à Fontainebleau et ce voyage me revient à plus de 55 fr. Je suis arrivé ici hier, et ce matin je viens de recevoir une invitation charmante de M. Misou qui m’engage à aller passer la semaine prochaine à Clamart, où l’abbé Delille sera. Je crois que, pour peu que je reste encore ici, toutes mes connaissances, surtout Mme de N...[129], m’obligeront à aller les voir à la campagne et une fois arrivé m’y feront passer ma vie. Je dépenserai beaucoup cet été et peut-être plus que cet hiver. J’aime donc mieux, si tu le trouves bon, m’en aller économiser cinq mois à Claix, là je ne dépenserai absolument rien, et par là je pourrai aller en société l’hiver prochain.
J’ai soif de la campagne et je sens que je ne pourrais jamais résister à Mme de N...
Je n’ai presque point de dépenses à faire avant que de partir: une paire de bottes 36 fr., une paire de pistolets 48; voilà ce qui m’est nécessaire avec deux ou trois pantalons de nankin. Si tu es en argent, j’y ajouterais une vingtaine de volumes qui me seront très utiles à Claix pour travailler.
Je dois en outre deux mois de leçons au père Jeky[130] et deux louis à Faure[131]—j’ai été obligé de les emprunter pour aller à Fontainebleau; ne voulant pas suivre le général M... à son inspection, je ne pouvais refuser d’aller passer huit jours avec lui. D’ailleurs je désirais beaucoup connaître le général Moreau; il est venu passer deux jours avec nous[132].
XI
A Edouard Mounier.
16 prairial XI (6 juin 1803).
Je n’ai reçu qu’il y a huit jours, mon cher Mounier, votre lettre de morale du 9 pluviôse. Jamais morale n’est venue plus à propos; j’étais excédé de deux femmes que j’ai sur les bras depuis trois mois. Mon père me pressait depuis longtemps de l’aller voir; il se plaignait d’être abandonné par son fils. Ma foi, votre morale m’a décidé, je pars, je quitte le séjour de l’aimable Paris, enchanté des choses vraiment belles qui y sont, mais bien dégoûté de ce qu’on y appelle bonne compagnie. D’ailleurs, il est temps de réfléchir. J’ai vingt ans passés, il faut se former des principes sur bien des choses et tâcher de mener une vie moins agitée que par le passé! Si je ne craignais pas que vous vous moquassiez de moi, je vous dirais que, barque sans pilote, j’ai erré au gré de toutes les passions qui m’ont successivement agité. Je n’en ai plus qu’une; elle m’occupe tout entier; toutes les autres se sont évanouies et m’ont laissé le plus profond mépris pour des choses que j’ai bien désirées. Vous ne douterez plus de ma sagesse lorsque vous saurez que, comme le mal est bon à quelque chose, une des illustres dames que j’adore, et qui me fait l’honneur d’être jalouse de moi, a voulu me fixer ici en me donnant une place de sous-lieutenant dans les chasseurs de la garde du Consul. C’était tentant, convenez-en bien. Admirez ma sagesse: j’ai refusé.
Après ce trait sublime, je compte sur votre estime pour le reste de ma vie, et, par conséquent, sur vos avis. Point de flatterie; dites-moi vos avis franchement, et soyez sûr que je vous le rendrai si je puis vous découvrir quelque défaut.