Actuellement, je n’avais d’ambition que pour elle; quel motif aurais-je donc pour prendre un état? et quel état pourrais-je commencer? Je suis tout à fait dégoûté des femmes, jamais aucune d’elles ne sera plus ma maîtresse, et celles qu’on a par calcul m’ennuient. Je prise peu l’estime d’une société particulière, parce que j’ai vu qu’en flattant tous ceux qui la composent on était sûr de l’obtenir. J’aurai trois ou quatre mille livres de rente, c’est assez pour vivre. Si j’étais ruiné, avec un an de travail je pourrais devenir professeur de mathématiques. Quel motif ai-je donc pour m’en aller par le monde flatter de la voix et de la conduite tous les hommes puissants que je rencontrerai?

Je sens que j’aimerais vivement la gloire, si je parvenais à me guérir d’un autre amour. Il y a la gloire militaire, la gloire littéraire, la gloire des orateurs dans les Républiques. J’ai renoncé à la première parce qu’il faut trop se baisser pour arriver aux premiers postes, et que ce n’est que là que les actions sont en vue[138]. Je ne suis pas savant, il ne faut donc pas penser à la deuxième. Reste la troisième carrière, où le caractère peut en partie suppléer aux talents. Et ce n’est que dans des circonstances rares que le peuple a besoin de vous, et vous pouvez mourir calomnié, et tant de gens sans talents ou sans vertu ont paru dans la lice, qu’il faut un bien grand génie pour être à l’abri du ridicule. Voilà les obstacles.

Donnez-moi vos avis sur tout cela, mon cher Mounier, franchement, sincèrement et sans craindre de me parler raison. Pour le moment, je me jette au milieu des événements avec un cœur pur. Je tâcherai d’acquérir des talents, je vivrai solitaire avec mon âme et mes livres, et j’attendrai pour voguer que le vent vienne enfler mes voiles.

Je sais bien que dans un moment de raison je pourrais prendre un état; mais je ne sens pas la constance nécessaire pour le suivre, et il faut éviter de paraître inconséquent.

Voilà où j’en suis, mon cher Edouard. Je compte être à Paris dans trente ou quarante jours. J’y étudierai la politique et l’économie publique, science qui me paraît la base de l’autre dans un siècle où tout se vend. Donnez-moi tout les détails possibles sur votre futur voyage et surtout éclairez-moi de vos conseils. Bonsoir, si vous ne dormez pas.

H. B.

XVII
Au Même.

Genève, 8 germinal XII (20 mars 1804).

Mon cher ami,

Je vais à Paris. Je n’ai pas besoin de vous dire qu’une des plus douces jouissances que je me promette dans ce pays-là est celle de vous embrasser. Nous n’en sommes plus à ces petites choses; c’est ce qui fait que je ne vous fais pas la guerre sur ce que depuis trois mois vous ne m’écrivez plus. Les plaisirs du carnaval ont formé à Grenoble une société de jeunes gens où il ne manque que vous pour réunir tout ce que j’aime et estime dans ce pays. Vous en connaissez presque tous les membres, à l’exception peut-être de Félix Faure et de Ribon; les autres sont Mallein, Alphonse Périer et Diday. Je disais un jour à Alphonse et à Mallein qu’en allant à Paris, je voulais passer par Genève; à l’instant ils se regardent, nous organisons notre voyage et nous partons le 29 ventôse pour venir passer deux jours à Genève; nous passons par les Echelles où nous sommes reçus par mon oncle[139]; par Chambéry où nous restons vingt-quatre heures; nous arrivons enfin à Genève. Nous devions n’y passer que deux jours, nous y sommes déjà depuis trois, et si je ne consultais que mon cœur, j’y passerais six mois. Nous avions plusieurs lettres de recommandations pour M. Pasteur, pour M. et Mme Mouriez, pour M. Pictet. Nous avons été souvent en société, tantôt reçus par les vrais Genevois avec cette politesse froide qui glace, tantôt avec empressement par ceux que nos mœurs ont déjà corrompus. En général, bien de la plupart des femmes, mal de tous les hommes. Je vous donnerai des détails là-dessus à notre première entrevue.