La Vie de Henri Brulard, telle qu'elle nous est parvenue, est donc une ébauche, un amoncellement de matériaux ramassés en vue de la construction d'une œuvre plus parfaite. Stendhal n'a exécuté qu'une partie du plan qu'il s'était tracé: il a «établi les époques», il a « couvert la toile», niais il n'a pu «en relisant ajouter les souvenirs », ou, plus exactement, tous les souvenirs. La valeur littéraire de l'ouvrage y perd peut-être, mais de quels avantages cette perte légère est-elle compensée! Nous y trouvons d'abord un Stendhal sincère, ou, plus exactement, aussi sincère qu'il peut l'être, car il dit lui-même: «Je n'ai pas grande confiance, au fond, dans tous les jugements dont j'ai rempli les 536 pages précédentes. Il n'y a de sûrement vrai que les sensations; seulement, pour parvenir à la vérité, il faut mettre quatre dièses à mes impressions. Je les rends avec la froideur et les sens amortis par l'expérience d'un homme de quarante ans[16].»
C'est Beyle jugé par Beyle, seulement à trente-cinq ou quarante-cinq ans de distance! Mais on y trouve aussi le Beyle de cinquante-deux ans, et celui-là tout entier. Le texte foisonne de jugements contemporains; de plus, de précieuses notes illustrent le manuscrit, soit dans les marges, soit en haut des feuillets, soit au verso. Au fur et à mesure qu'il écrit, Stendhal explique sa pensée, la justifie, et raconte ses impressions ou ses actions du jour.
C'est ainsi qu'il s'excuse d'écrire ses Mémoires: «Droit que j'ai d'écrire ces Mémoires: quel être n'aime pas qu'on se souvienne de lui[17]?» Il s'excuse en même temps d'avoir dit souvent du mal de ses parents: «Qui pense à eux aujourd'hui que moi, et avec quelle tendresse, à ma mère, morte depuis quarante-six ans? Je puis donc parler librement de leurs défauts. La même justification pour Mme la baronne de Barckoff, Mme Alexandrine Petit, Mme la baronne Dembowski[18] (que de temps que je n'ai pas écrit ce nom!), Virginie, deux Victorines, Angela, Mélanie, Alexandrine, Métilde, Clémentine, Julia, Alberthe de Rubempré, adorée pendant un mois seulement.»
Il découvre un peu sa méthode d'investigation psychologique: «Je rumine sans cesse sur ce qui m'intéresse, à force de le regarder dans des positions d'âmes différentes, je finis par y voir du nouveau, et je le fais changer d'aspect[19].» Plus loin, c'est un peu de sa méthode de composition qui transparaît: «Style, ordre des idées. Préparer l'attention par quelques mots en passant: 1° sur Lambert;—2° sur mon oncle, dans les premiers chapitres[20]». Et ailleurs: « Idée: aller passer trois jours à Grenoble, et ne voir Crozet que le troisième jour. Aller seul, incognito, à Claix, à la Bastille, à La Tronche[21].»
Son style aussi le préoccupe; il écrit, au hasard d'une marge: « Style: pas de style soutenu[22].» Cependant, il châtie sa langue, de nombreuses ratures en témoignent. Et, une fois, il écrit deux phrases de même sens, et note en face: «Style: choisir des deux rédactions[23].» Il va jusqu'à juger ses effets: «Style. Ces mots, pour un instant, sont un repos pour l'esprit; je les eusse effacés en 1830. mais, en 1835, je regrette de ne pas en trouver de semblables dans le Rouge[24].» Son ironie s'exerce même à ses propres dépens: racontant la journée des Tuiles, qui marque le prélude de la Révolution à Grenoble, la mort de l'ouvrier chapelier et l'agitation de cette ridicule bonne femme qui se «révolte», il ajoute après coup cette phrase: «Le soir même, mon grand-père me conta la mort de Pyrrhus; «et il remarque en note: «Cette queue savante fait-elle bien[25]?» Il connaît si bien son caractère qu'il écrit en marge du chapitre VII: «Idée. Peut-être, en ne corrigeant pas ce premier jet, parviendrai-je à ne pas mentir par vanité[26].»
Le sort de son livre le préoccupe. Il pense à intéresser le public: « Non laisser cela tel quel. Dorer l'histoire Kably, peut-être ennuyeuse pour les Pasquier de cinquante ans. Ces gens sont cependant l'élite des lecteurs[27].» Mais il se décourage parfois, il doute du succès, et s'écrie mélancoliquement: «Qui diable pourrait s'intéresser aux simples mouvements d'un cœur, décrits sans rhétorique[28]?» Ou encore: «J'ai été fort ennemi du mensonge en écrivant, mais n'ai-je point communiqué au lecteur bénévole l'ennui qui me faisait m'endormir au milieu du travail, au lieu des battements de cœur du n° 71, Richelieu[29]?»
Stendhal serait bien rassuré, s'il revenait parmi nous, en voyant avec quelle passion son récit autobiographique a été étudié et commenté, et quel cas ses fidèles font de ses confessions!
Le manuscrit de la Vie de Henri Brulard a un autre intérêt encore: il contient de minutieux détails sur la vie au jour le jour d'Henri Beyle. Un petit nombre de privilégiés ont eu le bonheur de voir de leurs yeux le précieux manuscrit, c'est pourquoi nous avons tenu à reproduire aussi minutieusement que possible, dans les notes placées à la fin de l'ouvrage, la plupart des observations, réflexions et «idées» de Stendhal.