On me fit une querelle abominable, mon père se mit contre moi dans une des plus grandes colères dont j'aie souvenance. Séraphie triomphait. Ma tante Elisabeth me fit la morale en particulier. Mais je crois, Dieu me pardonne, que je la convainquis que c'était la peine du talion.

Heureusement pour moi, mon grand-père ne se joignit pas à mes ennemis, en particulier il fut tout-à-fait d'avis que la mort des deux ministres protestants était aussi condamnable.

«C'est petit: sous le tyran Louis XV la patrie n'était pas en danger.»

Je ne dis pas tyran, mais ma physionomie devait le dire.

Si mon grand-père, qui déjà avait été contre moi dans la bataille abbé Gardon, se fût montré de même dans cette affaire, c'en était fait [7], je ne l'aimais plus. Nos conversations sur la belle littérature, Horace, M. de Voltaire, le chapitre XV de Bélisaire, les beaux endroits de Télémaque, Séthos, qui ont formé mon esprit, eussent cessé et j'eusse été bien plus malheureux dans tout le temps qui s'écoula de la mort des deux malheureux prêtres à ma passion exclusive pour les mathématiques: printemps ou été 1797.

Tous les après-midi d'hiver se passaient, les jambes au soleil, dans la chambre de ma tante Elisabeth, qui donnait sur la Grenette au point A[8]. Par-dessus l'église de Saint-Louis ou à côté, pour mieux dire, on voyait le trapèze T de la montagne du Villard-de-Lans[9]. Là était mon imagination, dirigée[10] par l'Arioste de M. de Tressan, elle ne voyait, rêvait qu'un pré au milieu de hautes montagnes. Mon griffonnage d'alors ressemblait beaucoup à l'écriture ci-jointe de mon illustre compatriote[11].

Mon grand-père avait coutume de dire en prenant son excellent café, sur les deux heures après-midi, les jambes au soleil: «Dès le 15 février, dans ce climat, il fait bon au soleil.»

Il aimait beaucoup les idées géologiques et aurait été un partisan ou un adversaire des soulèvements de M. Elie de Beaumont, qui m'enchantent. Mon grand-père me parlait avec passion, c'est là l'essentiel, des idées géologiques d'un M. Guettard[12], qu'il avait connu, ce me semble.

Je remarquai avec ma sœur Pauline, qui était de mon parti, que la conversation dans le plus beau moment de la journée, en prenant le café, consistait toujours en gémissements. On gémissait de tout.

Je ne puis pas donner la réalité des faits, je n'en puis présenter que l'ombre.