Dès ce moment, ma vocation fut décidée: vivre à Paris en faisant des comédies, comme Molière.
Ce fut là mon idée fixe, que je cachai sous une dissimulation profonde, la tyrannie de Séraphie m'avait donné les habitudes d'un esclave.
Je n'ai jamais pu parler de ce que j'adorais, un tel discours m'eût semblé un blasphème.
Je sens cela aussi vivement en 1835 que je le sentais en 1794.
Ces livres de mon oncle portaient l'adresse de M. Falcon[20], qui tenait alors l'unique cabinet littéraire; c'était un chaud patriote, profondément méprisé par mon grand-père et parfaitement haï par Séraphie et mon père.
Je me mis par conséquent à l'aimer, c'est peut-être le Grenoblois que j'ai le plus estimé. Il y avait dans cet ancien laquais de madame de Brizon (ou d'une autre dame de la rue Neuve, chez laquelle[21] mon grand-père avait été servi à table par lui), il y avait dans ce laquais une âme vingt fois plus noble que celle de mon grand-père, de mon oncle, je ne parlerai pas de mon père et du jésuite Séraphie. Peut-être ma seule tante Elisabeth lui était-elle comparable. Pauvre, gagnant peu et dédaignant de gagner de l'argent, Falcon plaçait un drapeau tricolore en dehors de sa boutique à chaque victoire des armées et les jours de fête de la République.
Il a adoré cette République du temps de Napoléon comme sous les Bourbons, et est mort à quatre-vingt-deux ans, vers 1820, toujours pauvre, mais honnête jusqu'à la plus extrême délicatesse.
En passant, je lorgnais la boutique de Falcon, qui avait un grand toupet à l'œil au royal, parfaitement poudré, et arborait un bel habit rouge à grands boutons d'acier, la mode d'alors, les jours heureux pour sa chère République. C'est le plus bel échantillon[22] du caractère dauphinois. Sa boutique était vers la place Saint-André, je me rappelle son déménagement. Falcon vint occuper la boutique A[23], dans l'ancien Palais des Dauphins, où siégeait le Parlement et ensuite la Cour royale. Je passais exprès sous le passage B pour le voir. Il avait une fille fort laide, le sujet ordinaire des plaisanteries de ma tante Séraphie, qui l'accusait de faire l'amour avec les patriotes qui venaient lire les journaux dans le cabinet littéraire de son père.
Plus tard, Falcon s'établit en A'. Alors j'avais la hardiesse d'aller lire chez lui. Je ne sais pas si, dans le temps où je volais les livres de mon oncle, j'eus la hardiesse de m'abonner chez lui; il me semble que, d'une façon quelconque, j'avais de ses livres.